La grand-mère avait enfoui sa douleur. Sa petite-fille était en quête d’identité. Un décès les a rapprochés. Et le passé a fait surface.

C’est une petite maison bordelaise juste après les boulevards. On y entre par le garage puis on longe le mur de pierre du couloir qui mène à la salle à manger. A dire vrai, ce n’est pas vraiment une salle à manger. C’est une sorte de véranda, ouverte sur un petit jardin. L’endroit est chaleureux.
Chloé est assise à la table et nous accueille. Une tisane de verveine nous attend. “Elle vient du jardin !“, nous assure-t-elle.
Chloé a 27 ans, elle est docteur en sociologie. C’est une citadine bordelaise ordinaire. Pourtant, l’histoire de sa famille n’est pas tout à fait comme les autres car elle s’inscrit parmi celles des plus de 6 millions de juifs exterminés pendant la Seconde Guerre mondiale.
Son arrière-grand-mère, Golda, a été déportée et gazée à Auschwitz en février 1943. Mais ce n’est que tardivement que Chloé a cherché à en savoir plus.
Elle avait 18 ans et se sentait “paumée“, en quête de son identité. Elle se savait juive mais on ne parlait pas de “ça” dans sa famille – elle n’a cependant jamais ressenti de tabou vis à vis du sujet. C’est une amie de Chloé, juive elle aussi, qui a fait remonter ses origines à la surface et lui a fait prendre conscience de ses racines.
Pour en savoir plus, elle prend alors le parti de questionner sa grand-mère Nina, la fille de cette arrière-grand-mère. Chloé apprend que Golda est née en 1894, à Ackermann en Russie, un petit port de pêche sur les bords de la mer Noire. Golda était issue d’une famille bourgeoise, de médecins et d’avocats. Pour fuir les pogroms, elle quitte sa famille et gagne la France, “à pied, ses oreillers et ses draps sur le dos“. Arrivée à Paris, elle devient vendeuse de tissus sur les marchés. Elle y rencontre celui qui deviendra son mari, Meier, un compatriote qui avait fui comme elle. Ils auront trois enfants : Albert né en 1920 et des jumelles, Nina et Cécile nées en 1925.
Durant son récit, Nina insiste sur la volonté d’intégration dont on fait preuve ses parents : ils ne parleront plus le russe et ne conserveront pas les traditions russes. Ils n’étaient pas pratiquants et ils ne pratiqueront toujours pas. Pourtant, pendant la guerre, Nina s’est convertie au catholicisme. Elle se plaisait à répéter que si elle n’avait pas rencontré son mari, elle serait sûrement devenue bonne sœur !
Nina, cependant, n’aborde pas la question de la déportation. Encore une fois, on ne parlait pas de ces choses-là dans la famille.
Et puis vint 2002 et la mort du mari de Nina. Surgit alors comme une urgence pour elle. Peut-être la prise de conscience que sa fin approche. “C’est comme si ce décès avait débloqué des choses…“, résume Chloé. C’est à cette époque qu’elle se rapproche de sa grand-mère et tisse avec elle des liens plus profonds. Elle prend le parti d’aborder les choses frontalement et réclame des explications. Nina est tantôt coopérative tantôt secrète. “Elle me disait « Pas ce soir ! » alors que je lui posais des questions“, se souvient Chloé. “Plus elle refusait et plus je voulais savoir.“
Bon gré mal gré, Nina livre l’histoire à sa petite-fille. Le père de Nina attendait sa femme et ses filles en zone libre. Les parents s’étaient procuré des faux-papiers pour leurs filles et celles-ci devaient prendre le train pour passer la ligne de démarcation. Plutôt que de faire le voyage à trois, la mère attendrait quelques jours pour rejoindre la famille et ne pas attirer l’attention de la police. Le jour du départ, Golda suit à leur insu ses filles à la gare. La police est présente, Nina et sa sœur ont été vendues par les faussaires et sont arrêtées. Ne pouvant supporter la scène, Golda s’interpose entre la police et ses enfants.
Golda sera jugée sous le droit commun et condamnée pour faux et usage de faux. A sa sortie du tribunal, une voiture de la Gestapo l’attend pour l’emmener à Drançy, d’où elle partira pour Auschwitz. Mineures, Nina et sa sœur sont placées en maison de correction. A leur arrivée, leurs effets personnels sont confisqués, notamment la petite bourse d’argent et de bijoux que Golda leur avait donnée. Elles seront libérées quelques temps plus tard, sans que la bourse ne leur soit rendue.
Nina s’est toujours demandé pourquoi son père n’est pas intervenu. Elle n’aura jamais de réponse à cette question.
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Cette étoile était celle de sa grand-mère Nina. Chloé l’a reçu un soir d’hiver en 2002.“Tu t’intéresses à ces choses, tu peux la prendre.”, lui a dit Nina. |
Le 13 février 2003, Chloé et sa mère accompagnent Nina à Drançy. C’est le jour de la commémoration du soixantième anniversaire du départ du convoi 48, celui de Golda. La cérémonie est organisée par l’association des Fils et filles des déportés juifs de France de Serge Klarsfeld (site de la fondation Klarsfeld, en anglais). Elles font ce pèlerinage avec Ida, une amie de Nina du temps de la guerre.
Elles retrouvent alors, en face du camp d’internement devenu cité HLM, un petit café et les souvenirs se bousculent. C’est dans ce petit café que Nina et Ida avaient tenté en vain, en 1943, d’apercevoir un visage connu, un signe de vie.
Nina ne saura jamais ce qui est arrivé à sa mère après la déportation. Elle gardera toujours la culpabilité de son arrestation. Chloé raconte.
C’est, selon Chloé, ce qui rendra le récit difficile à raconter pour Nina et expliquera ses silences. La voix de Chloé se fait plus grave et s’éraille. Son unique regret est de ne pas avoir eu le temps d’écrire les mémoires de sa grand-mère, décédée en 2004.
Un crève-cœur.
Aujourd’hui, elle ne conçoit pas de ne pas transmettre cette histoire. Peut-être sous la forme d’un roman. Le temps n’est plus un obstacle.
Jean-Christophe WASNER
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Pour aller plus loin :
Comment expliquer qu’une adolescente juive de l’âge de Nina, non pratiquante, se convertisse au catholicisme et envisage de rentrer dans les ordres ?
La psychologue Nathalie Zajdé aborde ce paradoxe dans son travail. Elle mène depuis une quinzaine d’années un travail clinique et de recherche auprès de survivants et descendants de victimes de la Shoah au centre Georges Devereux de l’université de Paris 8 Saint-Denis. Dans un article publié sur le Bulletin du Centre de recherche français de Jérusalem et mis en ligne le 8 octobre 2007, elle décrit les processus psychiques en jeu chez les enfants séparés de leurs parents. Ceux-ci “sont plongés dans un monde inconnu, totalement étranger” et subissent un “traumatisme d’acculturation“. Ils peuvent alors oublier leur langue maternelle, changer de nom de famille, effacer leur réelle identité, se convertir…
