Chaque premier dimanche du mois, jusqu’à 90 personnes investissent cette navette pour jeter un oeil à l’actualité artistique contemporaine bordelaise. Une balade de sept lieux, sept lieux d’exposition, à voir en un après-midi. Prérequis : cinq euros, un soupçon de curiosité et un peu de courage.
C’est dimanche sans voitures aujourd’hui à Bordeaux, comme tous les premiers dimanches du mois. Place au bus, donc, au bus de l’art contemporain.
Deux ans déjà que cette navette entraîne Bordelais et CUBains dans les espaces d’exposition de la ville, de Mériadeck aux Chartrons. Les visites sont rapides : une petite demi-heure chacune, bien serré contre l’épaule du voisin. Pour donner quelques clés d’interprétation, Brigitte Beau-Poncie, chargée de mission à la mairie, est assistée d’un(e) élève des Beaux-arts, différent(e) chaque mois, comme le circuit à présenter. Le but : “donner envie“. Emmener au-delà des dépliants, si nombreux à s’entasser sur le guéridon. Le succès ne fait que grandir, on a refusé du monde ce mois-ci.
Parmi les voyageurs, cherchez Mme Hermès, et Mme Froufrou*. Mme Hermès, responsable culturelle à la retraite, lunettes rectangulaires et montures noires, a l’habitude des galeries et des musées. Mme Froufrou, elle, a délaissé Floirac et enfilé son fuseau à fleurs pour aller se frotter à l’art contemporain.
Découvrir des lieux inconnus
Mme Hermès n’a pas vraiment aimé le premier arrêt : “A mon âge, je suis passée à autre chose“. La librairie spécialisée La mauvaise réputation propose pour quelques semaines les oeuvres sur carton de DRAN, jeune artiste toulousain. Des dessins humoristiques au cyanure pour voir la liposuccion comme une mise en tube de mayonnaise. Ils sont installés au fond de la boutique.
Et il faut bien y aller, au fond. La librairie est étroite ; un petit train de visiteurs se forme tout autour du long présentoir central. Ca bouchonne un peu, et pas moyen d’éviter les livres proches : History of Men’s magazines, Sexy Girlfriends, Bubble Bath Girls. Madame suit Monsieur, tourne quelques pages. Et puisque tout le monde le fait, on s’encanaille en souriant. Mme Froufrou le dit : “c’est amusant“. Reviendra-t-elle se documenter à La Mauvaise réputation? “Pourquoi pas, si jamais je passe devant…“
Chaleur humaine
Mmes Hermès et Froufrou, à bord du bus, ne se parleront pas. Trop de fleurs sur fuseau les séparent. Pourtant, à cotoyer les mêmes personnes pendant quatre heures, certains finissent par engager la conversation. On révise son Bordeaux : “Tiens, j’avais oublié cette rue, pourtant tu sais c’est là que…“. On s’interroge sur l’exposition précédente : “Intéressant, mais était-ce de l’art ?
- Monsieur, qu’est-ce que l’art?“.
Au centre d’architecture Arc en rêve : “Tu fais quoi ce soir ?”
En fin de journée, Mme Hermès emportera l’adresse des Mots bleus, un restaurant-salon de thé qui accueille des artistes et une clientèle bo-bo “très féminine“.
Ca se terminera bien, pour Mme Hermès, mais ce n’était pas gagné. La promiscuité la gêne, il fait chaud. Pas très loin d’elle, une dame courbée, le bonnet de laine bleu ciel sur les oreilles pour ne pas avoir froid, doit rester debout : les places assises sont prises.
Le bonnet bleu, c’est Mme Rose. Elle a bien 75 ans, selon les veines violettes de ses tempes, et un air délicat d’ancienne institutrice. Bordelaise, c’est son troisième bus de l’art contemporain. Voûtée, un peu branlante, elle suit avec une ténacité tranquille la bande qui se rend au centre d’architecture Arc en rêve pour étudier les possibilités de rénovation urbaine du centre historique de Bordeaux. Elle aurait dû avoir l’un de ces bonbons, dans un sachet-surprise donné par Mme Beau-Poncie à la sortie de l’exposition précédente. Mais voilà, trop de mains s’étaient déjà tendues, plus de bonbons. Mme Rose n’est pas assez rapide.
L’effet de la poule
Elle tient le choc pourtant, face à la créature d’Anne Zimmerman. L’artiste de Mulhouse s’est constitué un costume de peaux de poule plumées, séchées et tanées, présenté à l’Espace 29, cinquième arrêt, par l’association Totoche Prod. Dans ses dessins et ses vidéos, Anne Zimmerman hésite violemment et désespérement entre femme et volaille.
En l’occurence, l’être hybride se taille la langue au couteau après avoir avalé une poignée de vers. Mme Beau-Poncie expliquera, quelques minutes plus tard : “Pour retrouver quelque chose de sa féminité, la poule doit commencer par couper cette langue inhumaine”. En attendant, face à l’écran, conditionné par plusieurs heures de vie en commun, un groupe naît. On échange des regards dégoûtés, des moues et des rires de scepticisme. “Beuârk”, commente Margot, 15 ans. Pas de doute, c’est bien de l’art contemporain.
L’avis de Nathalie Canals (Totoche Prod), et d’Harry Wanders, directeur technique à l’Espace 29.
L’après-midi touche à sa fin. Mme Rose est partie un peu plus tôt que prévu, les jambes lourdes. Mme Hermès est contente : “Je suis mentalement plus disponible en réservant quatre heures à l’art de cette manière.” Quant à Mme Froufrou, elle rentre chargée de prospectus : “C’est important ces visites, sinon, ces galeries, on les oublie.“
Nul ne sait si l’art contemporain se sent mieux compris après une visite du car bordelais. Mais les voyageurs, eux, reviendront. Mme Beau-Poncie, il va falloir un deuxième bus.
Cathy Colin
Les noms, sauf celui de Mme Beau-Poncie, ont été changés.
Le bus de l’art contemporain : tous les premiers dimanches du mois, départ à 14h30 devant le Kiosque culture, allées de Tourny. Retour au même endroit à 18h30. 5€. Tél : 05 56 79 39 56.
