Les Kurdes de Bordeaux : un pacifisme de façade ?

30 nov

A travers l’embrasure d’une porte, rue Camille Sauvageau, les bribes d’une langue étrangère s’échappent. Ce sont Omer, Xalit et Karim, membres de la communauté franco-kurde qui se rassemblent pour parler politique, souvenirs, et illusions…

Les locaux de l'association franco kurde
Quartier Saint Michel: karaokés, concours de tarot et bonne humeur toujours au rendez-vous

Il est 19h30, la rue est calme. Des rais de lumière s’échappent du n°73 et éclairent le bitume. Du local de l’association franco-kurde s’échappe une mélodie orientale. C’est Karim et sa cithare qui égaient cette froide soirée de novembre…

cythare.jpg

A l’intérieur, une quinzaine d’hommes discutent autour d’un thé, jouent aux dames ou au billard et regardent attentivement le bilan des derniers attentats en Irak sur Roj TV, la chaîne de télévision kurde. D’autres encore, lisent la presse kurde comme Ciwanên Azad* qu’ils reçoivent tous les mois en provenance d’Allemagne (où une forte minorité kurde est présente). Au bout de cette salle profonde, une sorte d’autel a été érigé en l’honneur d’Abdullah Öcalan, le chef du PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan. Ce virulent militant indépendantiste, actuel prisonnier de la Turquie est toujours qualifié de terroriste notamment par l’Union Européenne en raison de ses actions parfois meurtrières contre l’armée turque… Mais l’association, elle, se réclame bien de lui, à la vue des photos qui tapissent les murs de la salle, et selon les dires de Halit, président de l’association.

Karim, 36 ans, a monté un groupe de trois joueurs de cithares avec les franco-kurdes

kurdpress2.jpgChaque jour est un nouveau combat pour les médias kurdes qui militent clandestinement et fervemment contre le joug turc. Cela se perçoit dans la presse kurde qui transite par l’Allemagne, peu avant d’arriver chez l’association franco-kurde de Paris*. L’Allemagne présente au sein de son territoire les deux minorités kurdes et turques, soit… Un certain zèle pour la lutte! L’exemple de Ciwanen Azad est saisissant : la première page présente des soldats masqués brandissant victorieusement leurs kalachnikovs vers le ciel. En arrière-plan, le drapeau kurde semble veiller sur eux. Bien sûr, aucun des sujets de la revue n’ommet de mentionner le PKK et surtout les innombrables qualités du valeureux camarade Öcalan…

“Le but de l’association est de donner des repères aux jeunes arrivants”

Halit, le doyen, arrivé depuis 1987, parle du petit groupe qu’il chapote. Si ses débuts bordelais ont été délicats, la rencontre avec l’association a été décisive : “Quand on arrive en France et qu’on est déraciné, on s’accroche à tout ce qui peut nous rappeler nos souvenirs… Pour ne pas oublier qu’on existe.” Fondée en 2000, l’association franco-kurde comprend aujourd’hui environ deux cents hommes, inscrits moyennant une participation de cinq euros par mois. Assez fréquemment, des fêtes sont organisées pour célébrer les mariages, les baptêmes (musulmans et chrétiens) et les arrivées de nouvelles recrues. En fait – et c’est une question de culture – c’est seulement lors des fêtes, que les femmes et enfants sont conviés.

Lorsqu’on lui pose la question de son affiliation au PKK, Halit, assis sous les effigies en l’honneur d’Öcalan me soutient que non. Et quand on insiste pour cerner la raison de cette ambiance pro PKK, Halit me parle de l’homme et pas du terroriste. Il persiste à croire que, l’Abdullah Öcalan philosophe, lui, peut encore faire beaucoup. Ce petit monde existe donc prioritairement pour promouvoir la culture et la langue kurdes…
Marié et père de cinq enfants, Halit nie tout lien avec un PKK qu’il ne considère pas comme terroriste mais admire l’Öcalan libérateur du peuple kurde contre le “joug turc”

L’homme au regard sombre explique que l’association ne milite pas pour l’indépendance mais pour l’acquisition de droits individuels et la reconnaisance des frontières du Kurdistan… Paradoxal!
Bien qu’Halit soit resté évasif sur ses revendications, il explique tout de même très bien les valeurs d’entraide et de solidarité que l’association prône. Apprendre le français, la cithare, jouer au foot avec l’équipe kurde… Tout est mis en oeuvre pour éviter aux jeunes arrivants de ne pas se sentir isolés ou exclus et pour les pousser à s’intégrer parmi des gens aux racines communes. Avec une moyenne d’âge de 30 ans, 75% de couples et un taux zéro de chômage, l’association franco kurde regroupe des gens dont l’intégration est un modèle…


“Mais l’association franco-kurde, ce sont aussi des manifestations culturelles et indépendantistes : pour la libération des prisonniers kurdes en Turquie; c’est aussi une manière de montrer qu’on sait réagir et qu’on souhaite éviter d’autres massacres comme celui à l’initiative de Saddam Hussein” ajoute-t-il. Lors des manifestations qui se succèdent à un rythme de une ou deux par mois, les Français les plus engagés de la LCR sont présents à leurs côtés pour exiger une autonomie pour le Kurdistan.
Des espoirs ? Halit n’en a plus qu’un depuis longtemps, il attend que le principe de domination de l’armée turque sur la scène politique se brise. Il admet que cela l’aiderait à renoncer à un vieux principe terroriste qu’il n’a pas encore complètement enterré : “je suis personnellement contre le principe de tuer des non kurdes, en revanche, je soutiens le PKK dans sa démarche terroriste contre l’armée turque.”

“Le Kurdistan n’a à obéir à personne”

Omer a 38 ans. Le visage endurci et les traits détendus d’un homme conscient de sa chance : avoir réussi à se créer sa place dans une société française en mutation. Originaire du Kurdistan turc, il n’avait jadis qu’un rêve, devenir libre de clamer et de vivre son identité au grand jour. Avec nostalgie, il se souvient de ce qui l’a poussé à prendre son destin en main… La fin de sa scolarité a lieu dans le sang en 1980 lors de la prise du pouvoir par l’armée. Expulsé du collège en raison des vives tensions apparues au sein des classes du fait d’opinions divergentes, Omer comprend qu’il doit choisir : c’est le Kurdistan ou la Turquie. Les deux sont incompatibles. Pourtant, le doute laisse vite place à une ferme détermination déclenchée par un douloureux évènement. La mort de son frère coïncide avec le summum de l’intolérance turque vis-à-vis des Kurdes… La situation devient insoutenable pour les Kurdes quand sont promulguées les lois interdisants de pleurer la mort d’un proche kurde ou encore de donner un prénom kurde à un nouveau-né…

Son arrivée seul en France il y a 18 ans, en premier lieu à Paris, signe l’amorce d’un travail de Sisyphe pour obtenir des papiers. Puis rapidement, il fait son petit bonhomme de chemin, apprend seul le français et trouve un travail dans le bâtiment. Aujourd’hui marié et père de deux enfants, il se souvient : “A la boulangerie, pour demander une baguette, je devais montrer du doigt, parler français est donc vite devenu vital.”

Après un parcours semé d’embûches, Omer est l’incarnation de la preuve qu’il est possible de s’en sortir quand la volonté est là: “Je suis employeur, aujourd’hui je dirige quelques ouvriers sur les chantiers, j’ai relevé le défi de l’intégration et je me suis adapté.” Pourtant Omer revendique ses racines kurdes et suit de près l’actualité de la région. Son lourd vécu n’a pas annihilé ses vieux rêves de gamin.

Demandeur d’asile, Omer a essuyer trois refus d’obtention de l’identité française auprès de la préfecture et de l’OFPRA (Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides)

La pacification qui lui permettrait de revoir sa famille nourrit toutes ses espérances. Tout comme la majorité des membres de l’association, il se présente en fervent militant pour la paix sous la coupe du PKK. C’est le paradoxe de l’empathie associée au patriotisme: “C’est vrai que le malheur des uns fait le bonheur des autres,” dit il en référence à l’attitude belliqueuse de la Syrie et Israël, “mais la guerre n’est un intérêt pour personne.” Puis le témoignage du pacifiste fait place au discours du militant indépendantiste, en bon messager d’un discours intégré depuis le berceau: “Les Kurdes veulent la paix avec tout le monde, réfléchir et penser comme tout le monde, auparavant Gül et Erdogan disaient qu’on était tous des frères mais aujourd’hui on n’est des frères que si l’autre obéit. Mais non! Le Kurdistan n’a à obéir à personne..”

 

M.F

*Liens utiles :

- Centre culturel Kurde de Paris Ahmet Kaya

- Presse kurde : Ciwanen Azad

-Médias kurdes sur Mediakurdi

- Site officiel de l’OFPRA

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3 Réponses à “Les Kurdes de Bordeaux : un pacifisme de façade ?”

  1. filsdabel avril 17, 2009 à 9:57 #

    J’apprécie vos doutes. Votre capacité à entendre l’histoire de l’autre sans vous laisser berner. Merci pour ce texte.

  2. marla décembre 26, 2009 à 7:51 #

    rojbas,
    navé meun marla
    je souhaiterai faire du foot avec notre asso franco-kurde.
    j ai 16ans, je fais du judo et j ‘aimerai venir faire du foot avec Rahmi et tout
    je suis très compétent. merci de me répondre

  3. bruno cavelier février 2, 2012 à 11:07 #

    bonjour j’aimerai rentrer en contact avec vous pour vous proposer notre aide grâce a notre structure nous sommes” les jeunes et les droits de l’homme” nous organisons un stand une fois par mois dans bordeaux,avec votre participation sur le stand minimum 2
    personnes vous pourriez parles des tueries des jeunes et des femmes et des personnes
    âgées sans censure quelles quel soit,nous ne parlons pas de politique,ni de religion sur nos stand uniquement de la réalité elle est bien suffisante si vous le désirer nous pouvons venir nous pouvons venir vous voir pour en parler j’en serai très fier de travailler avec votre association tout ceci est gratis et sans aucun engagement nous ne voulons qu’informer le monde des horreurs que les hommes font aux autres et surtout informer les jeunes que demain sa peut leurs arriver!!!!la privation de leur droit.

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