“Si tu es triste, que tu as un gros chagrin…”
4 12 2007
Les psys de Bordeaux sont sur le pied de guerre. La nouvelle campagne sur la dépression organisée par le gouvernement est la raison de leur grogne : la prescription d’antidépresseurs est la seule réponse apportée par le ministère de la santé au mal-être des citoyens, délaissant le suivi par des psychanalistes. Ces derniers préviennent du danger de la banalisation des psychotropes, alors que déjà la Françe est le pays où l’on en consomme le plus au monde.
Le ministère de la santé a lancé depuis le début du mois de novembre une vaste campagne d’information sur la dépression. Par l’intermédiaire de l’institut national de prévention et d’éducation pour la santé (INPES), le gouvernement a fait distribuer près d’un million de livrets en forme de guide pratique aux professionnels ainsi qu’aux particuliers, et de nombreux spots ont été diffusés à la radio et à la télévision. Cependant le message véhiculé par cette campagne est loin de susciter l’enthousiasme parmi la communauté des psys. Psychanalystes et psychothérapeutes dénoncent une simplification excessive des symptômes de la dépression et une banalisation du traitement médicamenteux. Les professionnels bordelais ont été nombreux à manifester leur désaccord : ils ont d’abord rédigé de longs articles dans un numéro spécial de la revue lacanienne « Le Nouvel Âne » entièrement consacré à la critique du guide antidépression, puis un forum extraordinaire a été organisé à Paris samedi 24 novembre sous la direction de Carole Dewanbrechies-La Sagna, une psychanalyste bordelaise, sur le thème « Contre le tout quantifié ».
Une campagne dangereuse
Les campagne d’information et de prévention organisées à l’échelle nationale ont déjà fait leur preuve et montrent souvent des résultats positifs. C’est le cas de la prévention contre le sida dans les années 80-90 par exemple, qui a entraîné une stabilisation du nombre de personnes contaminées. Mais cette campagne-ci est différente. Prenons les spots radio, par exemple, où on entend un homme qui nous raconte que son père n’a plus d’appétit, qu’il n’a plus goût à rien et qu’il paraît bien triste. « Ce sont des affects de l’être humain, liés à l’existence même » explique la psychologue Catherine Lacaze-Paule. « Ces émotions n’ont rien à voir avec une maladie, ils sont inhérents a la nature humaine et sont tout à fait normaux. Instiller l’idée que ces affects sont une maladie est tout à fait scandaleux! » scande t-elle. Il s’agit pour elle d’une approche comportementaliste de la dépression, une sorte de conditionnement qui établirait un raccourci édifiant : être triste signifie être malade. Les effets de cette campagne se font déjà sentir et de plus en plus de gens arrivent à son cabinet en étant persuadés de souffrir de la dépression.
Pour Catherine Lacaze-Paule il y a une volonté politique de créer un climat de peur. En effet à la radio on peut entendre le lundi qu’on est sûrement dépressif, le mardi qu’un gaz inodore peut nous tuer dans notre sommeil, et le mercredi c’est un communiqué de l’observatoire national sur la délinquance qui nous raconte que 50% des violences sur les individus sont intra-familiales. « Cela créé un climat inquiétant, le danger est partout. Pour les violences au sein de la famille comme pour la dépression : ça fait exister le problème même si cela ne vous concerne pas ».
Un petit cachet et le problême est réglé
Le guide pratique distribué par l’INPES et qui s’intitule « La dépression. En savoir plus pour en sortir (plus) » nous explique comment faire pour soigner cette terrible maladie dont tout le monde souffre : avec des médicaments. Sachant que, premièrement, la France est le premier pays consommateur de psychotropes au monde et que deuxièmement le gouvernement veut faire des économies (particulièrement dans le domaine de la santé), on ne saisit pas vraiment l’intérêt d’une telle campagne. De plus, le guide omet de parler de la psychanalyse pour accompagner la prise d’un antidépresseur. « Il s’agit d’un mouchoir chimique posé sur le problème » martèle Carole Dewanbrechies-La Sagna. « Il n’est pas évoqué une seule fois la question du suivi et des effets secondaires de ces médicaments. C’est une réponse immédiate sans solution à long terme » complète Catherine Lacaze-Paule. Le véritable défaut du guide c’est qu’il banalise totalement l’usage de tels médicaments et que la distinction qui est faite entre la déprime légère et la dépression grave est totalement floue.
La Haute Autorité de santé (HAS) à publié le 9 novembre dernier un communiqué qui constate qu’il y a trop de prescription de médicaments psychotropes. « La consommation de ces médicaments est excessive et tend à se banaliser » rapporte le document. Donc, à peu près à la même période et après avoir entendu ces conclusions, le ministère de la santé décide de mettre en place une campagne qui transforme en dépressif toute personne qui a un jour ressentit de la tristesse et préconise d’aller voir son médecin traitant. Or la seule formation que les médecins généralistes ont sur les antidépresseurs est effectuée par les laboratoires eux-mêmes. Mais c’est qui qui donc qui va profiter de toute cette belle déprime?
François Goulin
- Références:
- Spots radio
- Guide d’information sur la dépréssion de l’INPES(92 pages)
