Samedi soir. Il est une heure du matin. Les bars de Bordeaux vont bientôt baisser leur rideau. Au milieu d’immeubles noirs de suie; coincé entre le restaurant universitaire des Capucins et le cours de la Marne, le Bar des Capus va rester ouvert pendant trois heures encore.
L’entrée du bar est peu engageante. Les murs en crépi sont d’un vert douteux et l’éclairage au néon ne joue pas en la faveur de ces lieux; la radio diffuse un tube périmé d’Indochine. Sur le bar, un bouquet d’hortensias fânés constitue le seul élément de décoration . La présence de ce vase semble incongrue en ces lieux où la clientèle est en majorité masculine.
“On restait parfois jusqu’à dix heures du matin.”
Ludovic, le patron, est assis à table avec deux clients. L’un d’eux, Laurent, est boulanger cours de la Marne. Il passe souvent manger ici avec Jacques, son expert comptable. “J’ai commencé à venir dans les années soixante-dix, explique Jacques. J’étais étudiant et l’été je gagnais un peu d’argent en déchargeant les camions qui livraient le marché. Vers trois quatre heures du matin, quand on avait fini le boulot on cassait la croûte au Bar des Capus. On pouvait rester ici jusqu’à dix heures du matin.“
Depuis quelques années, Ludovic est obligé de fermer à quatre heures et l’ambiance a bien changé. Les commerçants du marché rechignent à venir. “Maintenant ils arrivent avec leur thermos de café et leurs sandwiches, confie-t-il. Alors on ne les voit plus. Les chauffeurs de taxi, les fêtards et les insomniaques ont pris leur place.“
Ce samedi soir, il fait froid. Les clients ne se bousculent pas à la porte du troquet. Quatre personnes mangent au font de la salle, près de la cuisine. Plus loin, un couple dîne en tête à tête. Tout à l’heure, un groupe de touristes asiatiques viendra se restaurer; ainsi qu’une troupe de théâtre qui profite des horaires décalés du Bar des Capus pour décompresser après sa représentation.
Un homme, assis seul à une table face au bar, attire l’attention. Il s’appelle Pascal Bonaly et précise -d’un air faussement détaché- qu’il est de la famille de l’ancienne championne de patinage artistique que presque tout le monde a déjà oubliée. Son apparence détonne un peu au milieu des autres clients. Au premier abord, on dirait qu’il sort tout droit des années soixante, à l’ouverture du bar. Mais très vite on s’aperçoit que sa ringardise est extrêmement travaillée. Pull à col roulé crème sous un costume bleu électrique, il arbore une longue chaîne dorée ornée d’une croix autour du cou. De nombreuses bagues clinquantes et des bracelets complètent sa panoplie. Un lévrier “offert par l’ambassadeur de Hongrie à Paris“, l’accompagne. Le chien est paré d’un élégant boa noir autour du cou.
A peine son tartare fini, Pascal se lève et débarrasse la table. Il la nettoie, se dirige vers la cuisine et en revient avec tout le nécessaire pour dresser une nouvelle table. Pourtant, il confie être un tout nouveau client du Bar des Capus. “Je vis à Bordeaux depuis plusieurs années mais je n’ai découvert cet endroit qu’il y a dix jours. J’y repasse souvent car le patron est sympa et ça détonne un peu ici. Bordeaux est vraiment une ville de bourges. Je suis juste client mais comme Ludovic est souvent au four et au moulin, je l’aide à mettre le couvert, explique-t-il quand on s’interroge sur sa fonction au sein du restaurant.”
“On ne s’y rend pas pour le cadre!”
“L’endroit est très laid, ajoute Pascal. C’est sûr on vient plus pour le contenu des assiettes que pour la chaleur des lieux. Je suis décorateur d’intérieur. C’est moi qui ait apporté les fleurs, déclare-t-il, pas peu fier de lui.” Il en profite pour préciser que c’est la chanteuse Dany, dont il a été assez proche qand il vivait à Paris, qui lui a transmis sa passion pour les bouquets. On n’ose lui répondre que, malgré la notoriété de sa source d’inspiration, ces petites touches bucoliques ne suffisent pas à rendre l’entroit plus délicat.
Mais qu’est-ce qui peut bien attirer les gens au Bar des Capus puisque, de l’avis général, on ne s’y rend pas pour le cadre? “On vient ici parce que c’est bon, et pas cher, répond une étudiante en anthropoligie qui fait découvrir les lieux à sa famille venue de Toulouse. Avant il y avait plus de restaurants ouverts tard dans la nuit autour des Capus, comme Chez Mathilde. Maintenant la plupart ont mis la clé sous la porte. Il y a bien Le temps des copains mais l’ambiance y est moins sympa. Et le Cochon Volant, juste à côté, est beaucoup plus cher et bien trop bobo.“
La plupart du temps c’est le bouche à oreille qui fait que ce lieu est souvent plein le week-end. Adresse bien connue des bordelais de souche, les étudiants et les gens de passage découvrent en général cet endroit par le bouche à oreille. “Au début, on se demande où on est tombé, explique un groupe d’amis attablé devant une entrecôte. Mais l’ambiance est plutôt marante. Et en plus c’est une bonne adresse pour se restaurer après avoir trop bu à une fête, confient-ils.”
Ce n’est pas André, fidèle au bar depuis des années qui les contredira. Accoudé au comptoir, il sirote son balon de rouge. Cet habitué est capable d’entamer une conversation surréaliste, mélant courses hippiques et vie estudiantine, avec le premier venu. Une chose est sûre en tout cas, si la municipalité décide de restreindre encore les horaires d’ouverture du Bar des Capus, il sera là pour apporter son soutien au patron.
Tiphaine Le Roy