Au kiosque de la Victoire, l’imprimé fait de la résistance

6 déc
Beaucoup de bordelais et de touristes connaissent cette devanture. PHOTO JOEL LE PAVOUS

Installé à deux pas de la rue Sainte-Catherine, ce petit établissement est un lieu incontournable où de nombreux bordelais se fournissent en journaux et magazines. De quoi donner tort aux Cassandre annonçant la disparition du papier à court terme ? Reportage.

Par Joël Le Pavous 

Dimanche 27 novembre 2011, 11h30. L’heure du déjeuner approche. Pendant que certains s’agglutinent sur les terrasses de la place de la Victoire pour manger un Mc Do, un kébab ou un brunch, d’autres se procurent dans le kiosque géré par Mohamed Laïb une nourriture faite d’encre et d’actualité.

Profession : vendeur de journaux

Lorsque vous arrivez sur place, il est celui qui parle avec vous de la pluie et du beau temps tout en encaissant vos achats. Avec son large sourire, Mohamed Laïb, jeune père de famille âgé de 35 ans, voulait être professeur dans le secondaire. Il avait pour cela suivi des études de maths appliquées. De quoi se retourner les méninges.

Mais après avoir accumulé les petits boulots durant son cursus universitaire et obtenu son diplôme, l’homme s’est lassé de l’Education Nationale. Il a alors décidé de se lancer dans l’aventure des journaux en ayant auparavant fréquenté le kiosque d’un ami en guise de formation. Un métier qu’il considère volontiers éreintant : « si vous comptez les heures, c’est foutu ». Et le planning confirme ses propos.

Mohamed Laïb aime son métier, bien que celui-ci lui laisse très peu de temps libre. PHOTO JOEL LE PAVOUS

Du lundi au samedi, Mohamed Laïb, successeur d’Ali Kouicem depuis trois ans, arrive à 7h30 au travail. Il réceptionne les colis livrés une heure plus tôt, se charge de leur mise en rayon dans le magasin, et ne quitte pas son poste avant 20h30. Le dimanche, pas de repos non plus puisque l’endroit est ouvert entre 9h30 et 17h. Seul, il n’aurait pas été capable d’assumer toutes ces tâches. Prendre un associé à mi-temps est devenu pour lui une nécessité. « Sinon ce n’est pas supportable, aussi bien pour ma famille que pour moi-même », affirme-t-il.

Quand on l’interroge enfin sur la rémunération qu’il perçoit, le kiosquier rétorque : « ce n’est pas un métier où on gagne de l’argent, mais ça me plaît ». La passion l’emporte sur la pénibilité d’un job qui ne connaît pratiquement pas les week-ends et les jours fériés.

Une clientèle fidèle, atypique et parfois touchante

Le kiosque de la Victoire est un point de rencontre où s’entremêlent les cultures et les personnalités. Durant la semaine, étudiants et enseignants constituent l’ensemble de la clientèle de Mohamed Laïb et de son associé. Le samedi et surtout le dimanche, ce sont en majorité des habitants du quartier qui viennent tailler le bout de gras sur fond de campagne présidentielle, de crise de la dette européenne, et de contre-performances des Girondins de Bordeaux.

Certains d’entre eux s’illustrent par une attitude sortant de l’ordinaire. D’un côté, les habitués qui profitent d’un service de proximité ouvert 7 jours sur 7, comme cet homme qui emprunte Sud-Ouest chaque dimanche juste pour consulter les résultats du Loto de la veille. De l’autre, les clients plus “originaux”, dont ce médecin asiatique en jogging blanc qui range sa monnaie dans un tube de médicaments effervescents.

Le coin presse quotidienne régionale et journaux nationaux, passage obligé des habitués. CREDIT PHOTO JOEL LE PAVOUS

Mais le kiosquier est aussi, dans des moments plus délicats, le confident de ses clients n’ayant pas été épargnés par la vie. C’est le cas avec ce jeune homme handicapé accompagné de sa mère, qui se rend plusieurs fois par semaine sur place pour discuter avec Mohamed Laïb. Une situation qui émeut ce dernier : « Il aime parler avec moi, car il a très peu d’amis. Je lui donne des suppléments de l’Equipe que je ne vends pas pour qu’il puisse lire, car il n’a pas assez d’argent pour s’acheter des journaux ou des magazines. Etre à l’écoute de ceux qui souffrent, c’est une part de mon travail à laquelle je tiens beaucoup ».

« Notre métier vit pour le papier »

A l’heure des chaînes d’information en continu et de la hausse des prix des journaux, comment va la presse papier ? Elle se porte plutôt bien, merci. Un discours défendu par Mohamed Laïb : « les gens lisent toujours malgré la hausse des prix, ça n’a pas affecté le métier ».

Les journaux de référence tels que Le Monde, Le Figaro et Libération profitent d’une clientèle étudiante nombreuse et se vendent bien. Mais ce sont les féminins, les magazines people et de décoration qui tirent le mieux leur épingle du jeu. Explication du gérant : « C’est la crise, les gens ont besoin de se détendre, alors ils achètent cette presse peu chère et sans mauvaises nouvelles qui pourraient perturber leurs journées déjà bien chargées »

Les magazines occupent quatre rayons entiers du kiosque et leurs ventes ne faiblissent pas malgré la concurrence d'Internet. PHOTO JOEL LE PAVOUS

Entre deux Sud-Ouest Dimanche qui partent comme des petits pains, Mohamed Laïb défend ardemment le journal à l’ancienne. Et en profite pour critiquer Internet qui fournit selon lui une « lecture-sandwich, vite consommée et peu nourrissante ». Quant aux réseaux sociaux où l’on peut correspondre via messagerie instantanée, il estime que ceux-ci « ne remplaceront jamais une « vraie » discussion autour d’un café ».

Ces nouvelles technologies de plus en plus prisées par les Français menacent-t-elles la pérennité de la profession ? Face au risque de chômage technique, Mohamed Laïb reste confiant : « Ce métier est comme l’actualité, il ne s’arrête jamais ». L’avenir nous dira s’il avait raison.


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