De l’art d’émerger sur la scène bordelaise

6 déc

Bordeaux a longtemps été une ville d’émulation créatrice. Le festival de théâtre Sigma, ou les groupes rock mythiques comme Noir Désir ou les plus locaux Rageous Gratoons sont autant de souvenirs d’une époque où il fleurait bon être artiste pour profiter de la scène underground de la Belle Endormie. Mais en l’espace d’une dizaine d’années, la culture s’est institutionnalisée, et ici, comme ailleurs, les petites troupes de théâtre peinent à émerger. Peut-être même ici plus qu’ailleurs…

Claire Rosolin, dans la pièce "Rouge Chaperon" - Crédit Compagnie Mouka

Un entrefilet dans Sud-Ouest. Une pastille dans “Bordeaux Magazine”. Un encart dans “Club et Concerts”. Une annonce sur Nova Sauvagine. Octobre 2011, la consécration pour la compagnie Mouka? Cela peut paraître dérisoire, et pourtant, plusieurs années de travail acharné ont été nécessaire pour parvenir à cette modeste reconnaissance. Cela fait maintenant 5 ans que Claire Rosolin et Marion Bourdil ont fondé leur compagnie. A l’époque, elles étaient en master arts du spectacle. En Erasmus à Prague, elles s’initiaient à l’art de la marionnette, bien décidée à répandre sur la France cette pratique théâtrale ici fort méconnue.

Un tissu associatif très faible

Mais les difficultés ont été nombreuses, ne serait-ce que pour créer. “Pour créer et monter une pièce, il faut des lieux de répétition” confie Claire. “Or, à Bordeaux, il n’y a aucune structure municipale disponible. Et là où les associations pourraient prendre le relais, on se rend compte qu’elles sont finalement assez peu nombreuses, et plutôt difficiles d’accès.” Bordeaux a pourtant longtemps une ville où pullulaient les assos. Fred, de la Compagnie L’Aurore, s’en souvient: “Il y a une dizaine d’années à peine, le quartier Saint-Eloi était connu pour ça. Il y avait une scène underground très forte, notamment au niveau du rock. Mais depuis quelques années, tout cela décline.” “C’est très différent de villes comme Toulouse, ou Lille. Là-bas, il y a une vraie vie culturelle. Les municipalités font beaucoup, et les structures associatives sont très vivaces” indique Claire.  ”A Nantes, par exemple, où j’ai fait une partie de mes études, il y a une approche complètement différente des petites compagnies qui viennent de se créer, qui sont très encouragées.”

Des choix différents selon les compagnies

Les compagnies qui se lancent dans l’aventure sont donc prévenues, elles ne pourront compter que sur elle-même. “C’est une question de choix” explique Fred, de L’Aurore. “Nous avons fait le choix de nous installer hors de Bordeaux, à La Réole, et de coupler à notre activité de création une activité de sensibilisation. Pendant 5 ans, nous nous sommes concentrés sur cette partie de notre activité, et nous avons noué de très fortes relations avec certains partenaires culturels moins traditionnels: des écoles, des maisons de retraite,… C’est comme ça que nous nous sommes fait connaître, en constituant peu à peu un réseau dense de relations parmi les programmateurs girondins, notamment avec le Centre Culturel de Langon, ou la ville de Cestas.”

Claire, elle, explique que le parcours de Mouka s’inscrit dans une logique très différente. “Nous avons choisi, une fois que nos premières pièces ont été bien rodées, de participer à des gros festivals. Le fait que nous soyons marionnettistes donnent à nos pièces une particularité qui nous permet de sortir facilement du lot. Nous avons donc pu participer au Festival Mondial de Charleville-Mézières, à celui de Chalon-sur-Saône, et même d’Aurillac. Etrangement, ce n’est qu’après avoir tourné dans ces endroits que les programmateurs bordelais ont commencé à s’intéresser à nous.”

Des années de galère

La satisfaction de voir sa compagnie émerger doucement, et accéder à une reconnaissance, si modeste soit-elle, est d’autant plus grande que les sacrifices consentis pour y parvenir sont énormes. “Je fais en moyenne 50 heures par semaine, pendant les périodes intenses. Là, par exemple, en octobre, Mouka donnait 11 représentations à La Boîte à Jouer. Un mois comme ça, tu pars de chez toi à 9h, tu ne rentres pas avant 1h du matin.” Avec son bac+5 en poche, et sa motivation hors-norme, on pourrait se dire que Claire décroche le gros lot à la fin du mois. “J’ai perdu mon intermittence l’an dernier, parce que je me suis investie à fond dans la création pour Mouka, et que je n’ai pas pris le temps de faire des cachets à côté. Du coup, je suis au RSA, à 400€ par mois. Alors quand j’entends le gouvernement dire qu’il faut mettre au boulot les assistés, j’avoue que j’ai un peu les boules. “

“Etrangement,  ce n’est qu’après avoir tourné dans ces endroits que les programmateurs bordelais ont commencé à s’intéresser à nous.”

Fred, lui, explique finalement que le copinage avec l’élite culturelle bordelaise reste le moyen le plus sûr de percer vite. Et de redescendre tout aussi rapidement: “Le copinage, ça marche plutôt pas mal. Il suffit de connaître les bonnes personnes, de faire un peu de ‘people relation’, là c’est certain que tu seras à la mode et qu’on va te faire jouer. Mais dès que tu ne plairas plus, la chute sera aussi brutale que l’a été l’ascension!” Ils ont beau jeu de se plaindre: en 2011, la mairie a consacré une grosse part de son budget à la culture: la biennale d’art Evento, qui a eu lieu pendant la première quinzaine d’octobre, a coûté la bagatelle de 3 millions d’euros

Emmanuel Grabey

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