Porto Boulot Dodo

8 déc

Paulo nous exécute un de ses tours (photo N.C)

19 Juin 2010. Huitième de finale de la Coupe du Monde de football, Espagne-Portugal. La tension est palpable, la rencontre serrée. Les foules ont envahi les bars et scrutent avec anxiété les écrans qui retransmettent le match. Au coup de sifflet final, les uns exultent, les autres repartent la tête basse. Pourtant, nous ne sommes pas dans le centre ville de Lisbonne, ni dans un barrio madrilène. Nous sommes au cours de l’Yser, Bordeaux, France. Reportage dans un autre quartier latin.

Bienvenue au cours de l’Yser. Son cimetière israélite, ses “after” clandestins. Ses bandes d’Antillais qui causent en créole devant les épiceries. Et par dessus tout ses bistros espagnols et portugais, dans une rue  où la communauté ibérique est très fortement ancrée, depuis belle lurette.

Péninsule Ysérique.

L’ancien “cours de l’Espagne” est, avec Bacalan, le bastion bordelais de ces populations arrivées pour la plupart dans le but de trouver du travail. Une immigration économique donc, si on y retranche les réfugiés politiques, Salazar et Franco ayant sévi jusque dans les années 70. Jean, local de l’étape, dresse un archétype éclairant du porteur de baluchon moyen : “Souvent, les arrivants ont afflué dans les années 60. Ils laissaient femmes et enfants au pays pour gagner un peu d’argent, et les rapatriaient ensuite”.

L’avenue réalise en soi un petit concentré rectiligne du Bordeaux populaire, avec sa trentaine de débits de boisson, et se découpe en îlots. La sillonner revient à parcourir le monde en 10 minutes, de l’Afrique noire à l’Europe de l’est, via le Maghreb.  Les Ibériques ont aussi leur petite péninsule, autour de quatre ou cinq rades qui forment un archipel prometteur pour qui sort du boulot un peu déshydraté. “Le Maravillas”, ”le Contraste” ou “le  Troubadour” sont autant de lieux de vie, hauts en couleur, qui permettent à ses habitués de retrouver un peu de la chaleur du pays. Ils s’y “retrouvent entre eux“, de leur propre aveu.

En dehors des clubs de foot, les Espagnols et les Portugais se rassemblent assez peu dans des associations. Et pour cause : ils travaillent souvent ensemble. Dans le cas contraire, les troquets jouent un rôle de ciment social, un point de ralliement entre le chantier et la maison.

Mais au fait, concrètement, c’est quoi un “lieu de vie” ? Il suffit de franchir le pallier pour s’en apercevoir.

“La Sirène”, Portugal em Bordéus

Il est aisé d’apprendre que “la Sirène” fait figure d’emblème de la communauté Lusitanienne. Impossible donc de résister à ses appels. D’emblée, la devanture annonce la couleur : rouge et vert. D’innombrables écharpes aux couleurs de  Porto ou du Benfica, entres autres, sont disséminées sur les murs. Très rapidement, les clichés tombent:  le port de la moustache n’est pas obligatoire, juste incontournable. Tous les clients ne sont pas des maçons, ils sont aussi plombiers, carreleurs ou plâtriers.

Albano, le rejeton de la patronne, prépare patiemment les cafés du matin, comme tous les jours. “La Sirène” est un témoin du quotidien. Les travailleurs viennent y jouer aux dominos ou aux cartes avant de  partir cravacher. Les réveils sont délicats, à grands coups de “caralho!” ou de tapes amicales dans le dos. Dans ce bar comme dans les autres, on boit, on crie, on se charrie, on étale ses humeurs. Mais on le fait en portugais, surtout.

On décèlerait presque un vague intérêt pour le ballon rond (Photo N.C)

Malgré ses origines asturiennes, la tenancière Eleonor a su se faire adopter par les natifs du Tage et du Duero. Si l’on en croit Jean, installé au comptoir, c’est pour “ses qualités de commerçante“. Un sens de la convivialité qui va de pair avec une mécanique hebdomadaire bien huilée. Pour des résultats probants.

Outre le petit manège matinal -l’établissement ouvre très tôt-, ce lieu est aussi le théâtre de la grand messe du samedi soir, autour des matchs de foot, le plus souvent. La Sagres et le Porto coulent à flot. Le dimanche, la clientèle est moins masculine, plus familiale. Les karaokés drainent une foule surprenante, qui parvient à combler une terrasse pourtant vaste aux temps chauds. Si les mauvaises langues dénoncent une communauté qui vit en vase clos, on rétorquera qu’il est difficile de trouver un endroit plus chaleureux et accueillant dans les coins chics, faussement cosmopolites. Pas de Césaria Evora ou de Gilberto Gil, ici on se meut au son de la Lambada.

Chez Pepin, comme à la maison

Le téléphone sonne, et le serveur répond. José, c’est pour toi !” José est un client, le ton est donné. La “Casa Pepin”, à 30 mètres de “la Sirène”,  est un autre monument du cours de l’Yser. Son fondateur une institution, comme en témoigne Paulo : “Pepin est le premier qui m’ait accueilli dans cette ville, lorsque je suis arrivé il y a 25 ans“. Encore une fois, on est dans un bar d’habitués, où tout le monde se tutoie et se chambre sans ménagement.

Ce lundi,  l’un des deux fistons est aux commandes:  Jésus. Il est 18 h, bien trop tard pour que tout le monde soit sobre. Quelques fumeurs téméraires bravent la pluie battante, et parlent de cèpes, justement. La télé et la radio sont allumées, mais on distingue mal les sons qui en émanent: Julien Lepers semble chanter du Lady Gaga.
Ici, personne ne cherche à paraître authentique. On l’est, simplement, ce qui demeure le meilleur moyen de correspondre à la définition.

Comme dans tous les bars du coin, on joue au billard, à la belote et au baby-foot. A la “Casa” on est un peu en Espagne, mais la totalité de la clientèle parle la langue de Molière. D’autres la crient, comme ces enfants qui jouent bruyamment avant l’heure du repas. Les clients, nullement dérangés, ont le contact facile avec les marmots et leur donnent la réplique avec malice.
Parmi eux, Paulo plaisante : “Ici c’est le bar des ivrognes“. Pourtant, il brasse toutes les générations.

On aime la Casa Pepin, de 7 à 77 ans (photo N.C)

Paulo, mémoire vivante du quartier, 25 ans de valse.

Le temps de quelques verres, il nous narre sa vie et dépeint le secteur, qui regorge également de restaurants et de PMU, ce qui n’est pas pour lui déplaire. “Jusqu’à Brémontier, ça bouge.” Quant à l’ambiance, à laquelle il semble tenir et qui fait la force de ce quartier,  elle ne saurait pâtir d’une rivalité entre les voisins Ibériques. Une guerre entre l’Espagne et le Portugal ? Non. Son acolyte Alonso confirme: “c’est plus de la déconne qu’autre chose“.
On pourrait presque passer une journée entière dans les bistros. “Ici ça ferme à 2h, mais à coté, au Contraste par exemple, ça ouvre à 5h”.

Il n’est d’ailleurs pas rare d’assister à quelques rassemblements entre deux cycles, sur le pavé. Des jeunes chantent, parfois, au son de leurs portables dernier cri, et continuent la fête. Depuis plusieurs années, le cours de l’Yser observe patiemment cette valse perpétuelle, les rideaux de fer donnant le tempo. Une valse à trois temps : Porto, boulot, dodo.

On se tromperait à croire que seuls les initiés issus de la diaspora connaissent ces endroits atypiques. Des hommes en uniforme paraissent partager cette ferveur. Souvent, ils viennent jeter un coup d’œil aux heures de pointe, participant à la ronde .

Le 12 Juillet 2010, le but d’Iniesta sacrait l’Espagne championne du monde de football. La liesse populaire s’emparait de la rue, éclairée dans la nuit par les fumigènes et autres feux d’artifice improvisés.Une scène rare dans la belle endormie. Préventivement, la police avait bouclé le quartier, en dix minutes.


Nicolas Candératz

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