La foire aux bestiaux

6 02 2009

Le festival de la bande dessinée d’Angoulême a développé avec le temps un indéniable penchant mercantile. Une belle machine à  fric, bien loin de l’amateurisme qui prévalait il y a encore quelques années. La plupart des  « bulles », sorte de grandes tentes où s’installent les exposants, sont devenu le fief des grandes maisons d’édition. Sous le « pavillon des jeunes talents » on vient même y faire son marché, à la recherche de jeunes artistes prometteurs. La maison Dargaud y avait envoyé un de ses sbires, Thomas Ragon, qui dirige une collection au sein de l’entreprise. Cela fait dix ans qu’il joue ainsi les rabatteurs. Avec son air contrit et sa chemise immaculée attachée jusqu’au dernier bouton, Thomas n’a pourtant pas le chic pour mettre les candidats à l’aise. Les dessinateurs en herbe, après avoir fait la queue pendant plus d’une heure, s’installent à une petite table en face de son regard inquisiteur et attendent fébrilement ses commentaires.

Mathieu Delmas est un jeune diplômé de l’école Jean trubert, un des rares établissement qui enseigne la bande dessinée en france. Ses planches sous le bras, il rumine les conseils donnés par Thomas Ragon.

Mais le festival d’Angoulême réserve aussi des surprises.





Morja: bédéiste sans frontière

19 12 2008
Son appartement s'est transformé en atelier d'artiste

Son appartement s'est transformé en atelier d'artiste

Dans l’ombre d’un appartement bordelais, Morja peaufine les planches de sa première bande dessinée et se félicite d’avoir remplacé son colocataire par un chat souffrant d’embonpoint.

Démarche chaloupée et petit air taquin, James Moreau alias Morja, nage dans un univers saugrenu. Monstres en tout genre, animaux qui parlent, et bestioles farfelues remplissent le quotidien de ce bédéiste de 34 ans. Pourtant, sa vie aurait pu être nettement moins marrante, voire carrément plus emmer…

Rêve. Même s’il n’hésite pas à affirmer que « la bande dessinée est avant tout un rêve de gamin », James a bien failli se réveiller avant de l’avoir réalisé. Après le bac, il entame un cursus scientifique sans grande conviction. Heureusement rattrapé par sa fibre artistique, il décide de tenter le concours d’entrée aux Beaux Arts de Pau. Une expérience qui se révèle « déterminante » et qui l’entraîne sur d’autres voies, celles du dessin animé. Après un petit écart de quelques années durant lesquelles il travaille notamment pour le studio d’animation Aardman à Londres, il revient à ses premières amours : la bande dessinée.

Passerelle. Son style est indissociable de son expérience dans le monde de l’animation. Avec des dessins qu’il qualifie de « rétro et très influencés par le dessin animé », Morja est la preuve que les passerelles entre différents domaines artistiques existent. Impensable pour l’artiste de se cantonner à une esthétique déterminée, impossible de limiter ses vignettes à une influence en particulier. Les ponts sont jetés entre manga et bande dessinée franco-belge, entre cinéma et dessin animée. Franquin, Enki Bilal et Christin rivalisent avec des films comme Garden State, Into the wild ou Juno dans l’esprit de ce créateur aux influences métissées. L’art sous toutes ses formes est mis à contribution pour conférer à la bande dessinée un foisonnement scénaristique autant que graphique.

Malice. Et puis, il y a quelques années déjà, surgit l’idée de réaliser une bande dessinée pour enfants. Cela fait un bout de temps que Morja griffonne dans les coins de ses planches un chat. Rien à voir avec le chat roux à rayures qui déambule tranquillement dans son appartement, bien que ce dernier l’ait sûrement fortement inspiré. Celui-là est gris, mince, et fait les quatre cents coups. Mais surtout, c’est un chat fantôme. Il répond au doux nom de Catastrophe et accompagne Malice, l’héroïne de la bande dessinée. L’histoire se présente comme un conte chinois dans lequel une fillette est attaquée par des monstres échappés d’un livre. La BD fonctionne sur le principe du gag à la planche. L’héroine est sino française et entourée d’amis de nationalités différentes. « Je voulais quelque chose d’assez positif qui prône le mélange des cultures, la tolérance et le respect. Je ne voulais pas une BD gratuite, sans fond et sans idée», affirme l’auteur. « A l’heure actuelle, on ne peut plus faire d’œuvre sans une conscience du monde qui nous entoure. » Morja mêle tout. Les genres, les gens, se mélangent et se croisent au gré de son crayon vagabond ; et les vignettes de sa bande dessinée, loin d’être des cadres fermés, se transforment en véritables fenêtres ouvertes sur le monde.

La bande dessinée Malice et Catastrophe sera publiée chez Dargaud en 2009

Retrouvez l’univers décalé de Morja sur : http://morja.net/





Quand la BD monte au front

10 11 2008

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Errant dans les bibliothèques, fouillant dans les greniers, les auteurs de bandes dessinées entreprennent aujourd’hui des recherches colossales pour être au plus près de la réalité de la Grande guerre. L’histoire, semblent penser les dessinateurs, est un sujet trop sérieux pour être laissé aux historiens. Reste que toutes ces petites vignettes façonnent désormais notre imaginaire. Au risque d’une réalité biaisée.

Lexaltation de la confrontation, l’odeur de terre retournée et de poudre, l’imminence de l’ennemi… Peindre la guerre va être passionnant : elle est si jolie ! » lance le général Morancet à Vincent Van Gogh dans l’album La ligne de Front. Le dessinateur et scénariste Manu Larcenet, peu soucieux de l’anachronisme – Van Gogh est mort en 1890, transporte le peintre aux tournesols dans les tranchées. De leurs salons boisés, les ronds de cuir parisiens le chargent d’aller croquer les combats. Ils veulent voir et « sentir l’odeur du sang » pour mieux comprendre la guerre. L’univers de la BD a suivi cet exemple : les auteurs sont de plus en plus nombreux à dessiner la Grande guerre.

Mais la BD est une aventure solitaire voire cathartique. Prenons deux auteurs. Le dessinateur Jacques Tardi, par exemple, se lance sur les traces de son grand-père le poilu. Pierre Gibrat, lui, réécrit sa jeunesse. Il dessine un personnage, Matteo, tous deux sont fils de révolutionnaires, tout deux partent se battre pour l’admiration d’une femme. Ce regard partial fait forcément de la BD le véhicule d’un message, voire même, d’une idéologie.

L’instrument de la propagande de l’Etat

Cette nature prosélyte, la BD la traîne depuis sa naissance. Au début du XXe siècle, cette littérature n’est rien d’autre qu’un instrument de la propagande de l’État. Les « illustrés » sont vendus dans les kiosques. Ils sont le seul moyen pour le citoyen non-mobilisé de se représenter le front.

André Simon est l’organisateur du Festival de la BD de Gradignan en Aquitaine. L’origine de la BD, il peut en parler : chez lui, les albums se comptent par milliers. Se définissant comme « archiviste », il possède de véritables antiquités.


La rigueur de Tardi

14-18 devient donc pour longtemps un thème évité par la bande dessinée. Il faudra attendre 1974 avec l’Adieu Brindavoine de Jacques Tardi pour qu’un nouveau regard se pose sur la Der des der. En 1993, il réitère et signe une œuvre majeure, C’était la guerre des tranchées. Loin de la propagande du début du siècle, Tardi n’en défend pas moins un message fort : 14-18 n’est rien d’autre qu’une boucherie inutile. Il cite Anatole France, « On croit mourir pour la patrie et on meurt pour des industriels ». Par la force de son dessin, en 126 pages, il nous a convaincu.

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L’auteur se plonge dans l’étude des tranchées avec une rigueur toute scientifique. Si bien qu’il s’oblige à préciser, dans l’introduction à son ouvrage, que « C’était la Guerre des tranchées n’est pas un travail d’historien ». L’historien dans l’affaire, c’est son ami Jean-Pierre Verney avec qui « chaque image de cet album a nécessité une ou plusieurs longues conversations téléphoniques » explique encore l’auteur. Désormais « dessiner la Grande guerre, c’est marcher sur les plates bandes de Tardi » disent parfois les autres dessinateurs.

Luc Révillon est historien, auteur de “14-18 dans la BD”. Il pointe les tensions qui existent entre l’histoire et les dessins de Jacques Tardi. Selon lui, malgré sa rigueur, “la démarche de Tardi est plus idéologique qu’historique”.

Un éventail inépuisable de situations romanesques

D’autres dessinateurs prendront la suite de cette démarche militante. Mais 14-18 offre un éventail inépuisable de situations dessinées. Si Tardi s’attaque de front à la condition poilue, la guerre est pour d’autres un prétexte à des sagas romanesques. Un exemple parmi d’autres : Jean-Pierre Gibrat. Son Matteo, c’est la petite histoire dans la grande. Jean-Pierre Gibrat dessine les tranchées avec de la pastel. Même en plein jour, on ne reconnaît pas le soleil. Dans cette ambiance mélancolique, Matteo part au front pour impressionner Juliette. “Sa reconquête passait toujours par celle de l’Alsace et la Lorraine”.

Jean-Pierre Gibrat va chercher ses sources dans les films, dans les romans, dans les documentaires. Son travail de création est intimement lié à ses recherches historiques.

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Dans la bande dessinée, la Première guerre est « à la mode » avait dit un jour Tardi. Et cette littérature est de plus en plus populaire. Elle occupe désormais une place prépondérante dans la construction de notre imaginaire. Au détriment, parfois, de la vérité historique. Pour Luc Révillon, la BD n’est qu’un “reflet de son époque”.

Cette rivalité entre histoire et bande dessinée ne fait que commencer. Historiens et dessinateurs reconnaissent bien volontiers que leurs travaux sont forcément orientés Probablement a-t-on besoin d’idéologie pour évoquer 9 millions de morts sans en perdre son humanité.

Benjamin Huguet

Illustration de tête : Bruno Tondeur

En annexe

  • Diaporama : Matteo, de Jean-Pierre Gibrat.

Aller plus loin

A voir

A lire

Oeuvres citées

  • Adieu Brindavoine, Jacques Tardi, Casterman, 1974, Paris.
  • Une aventure rocambolesque de Vincent Van Gogh. La ligne de front, Manu Larcenet, Dargaud, Collection Poisson pilote, 2004, Paris.
  • C’était la guerre des tranchées, Jacques Tardi, Casterman, 1993, Paris.
  • Matteo, Jean-Pierre Gibrat, Futuropolis, 2008, Paris.