Les “passeurs de mémoire”, la guerre 14-18 retrouvée

11 11 2008
Des milliers de poilus ont foulé le sol picard
Le sol picard est imprégné du sang des poilus. La région a été l’une des terres les plus touchées par la première guerre mondiale.

Les passeurs de mémoire cherchent dans le passé. Ils sont Picards d’origine ou d’adoption et travaillent sur leur région : une terre habitée par la Grande guerre. Ces dernières années, le phénomène s’est amplifié. De l’investissement de la population locale aux expositions, les observateurs constatent un très net regain d’intérêt pour le conflit. Alors les passeurs de mémoire grattent le sol de la Picardie, à la recherche de traces ou de preuves. Pour finalement témoigner du destin tragique de la terre qu’ils foulent. Une terre qui a bu tout le sang de ses poilus.

« On a l’impression que depuis une petite dizaine d’années, la guerre 14-18 revient sur le devant de la scène. On dirait presque un phénomène de mode », analyse Tony Poulain, chef d’édition au « Courrier Picard ». Selon lui, « il y a comme quelque chose de permis aujourd’hui. Comme si le côté sacré de cette guerre s’était estompé. Maintenant, on peut y toucher. En faire quelque chose d’esthétiquement beau ». Les derniers poilus ont disparu. Ce sont des hommes qui n’ont pas connu la guerre qui éprouvent maintenant le besoin de transmettre leurs mémoires évanouies. Comme ça, parce qu’il faut le faire.

Le tourisme de guerre
Le tourisme de guerre dans les années 20

Bien sûr, il y a le tourisme de la Grande Guerre. Un thème vendeur dont les collectivités se sont emparés, contribuant ainsi au regain d’intérêt de la population pour ce conflit. Mais les passeurs de mémoire ne jouent pas dans la même cour.
« C’était comme une pulsion. Je devais travailler sur cette guerre », avoue Philippe Richardot, photographe indépendant qui expose ses clichés à l’Historial de la Grande Guerre de Péronne. « Mais ce n’est évidemment pas pour la gloire. Crapahuter à travers les recoins de la Picardie pour photographier les traces de cette guerre, c’est pour mon plaisir. C’est du perso », continue t’il de dire. Evidemment. Pour les particuliers, ce n’est pas une activité lucrative : « Je n’ai tiré aucun bénéfice sur mes clichés. Ce n’est absolument pas rentable. Mais je me fais plaisir là-dessus. Je vais d’ailleurs continuer à travailler sur ce thème».

Même constat du côté des écrivains locaux : sur la guerre 14-18, on ne gagne pas un kopeck. « Je publie mes livres, oui. Mais si j’en déduis les kilomètres parcourus, le demi ou le café offert à la personne qui vient me déposer des photos … je n’y gagne plus grand chose. Si ce n’est une chose, l’amour de l’histoire ». René Lavalard, un enseignant à la retraite, s’est spécialisé dans l’histoire de sa ville. De Péronne, il sait à peu prés tout. Et la première guerre mondiale n’a pas échappé à sa plume. «La grande guerre, c’est un sacré morceau ici. J’ai compté qu’il était tombé plus de 27 obus au km2. C’est une période qui a marqué à jamais nos villes et campagnes».

Sébastien Lefèvre, lui, est encore dans l’enseignement. Sur son temps libre, il a choisi d’éveiller la curiosité des très jeunes visiteurs de l’Historial, au phénomène guerrier. Dans sa bouche, on entend les mots de « réflexe citoyen », de « conscience collective », de « commémoration ». Il est investit de son rôle.

Trois hommes, trois façons de transmettre. Sans autre objectif que la satisfaction de «passer » la mémoire.

Virginie Wojtkowski

Pourquoi un tel regain d’intérêt en Picardie ?

Philippe Nivet est professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Picardie Jules Verne. Il a étudié la période de la première guerre mondiale et la thématique de la mémoire face à l’histoire. Il revient sur les raisons du regain d’intérêt qu’éprouvent actuellement les Picards pour le passé de leurs grands-parents :

Ces particuliers «passeurs de mémoire»

Photographies actuelles, images et vidéos d’archive. Qu’ils soient pris aujourd’hui par le photographe Philippe Richardot ou collectés d’époque à l’Historial de la Grande Guerre de Péronne (80), ces documents témoignent de la brutalité de ce conflit en terres picardes. Les passeurs de mémoire s’en inspirent.