La scène alternative bordelaise à la Bonne Etoile

19 12 2008


Après l’expulsion, jeudi 30 octobre, de son siège social situé au 105 quai Queyries à la Bastide, un quartier de Bordeaux, l’association la Bonne étoile connaît une nouvelle dynamique.  Des réunions, des soirées de soutien s’organisent. Mais c’est surtout la recherche d’un nouvel endroit à investir pour laisser s’exprimer les artistes alternatifs qui concentre l’énergie de l’association. Les squatteurs bonne-étoiliens comptent poursuivre leur projet artistique : la culture “underground” mérite un lieu de représentation.


les réunions de la bonne étoile se déroulent à l'arrière du bus de Freddy, le plus ancien bonne étoilien (à gauche).

Les réunions de la bonne étoile se déroulent à l'arrière du bus de Freddy, le plus ancien bonne étoilien (à gauche).

Il est presque minuit lorsque samedi 8 novembre, des dizaines de personnes se retrouvent Quai Queyries. Elles attendent devant un hangar, au numéro 103. Pas au 105. Une banderole indique « la Bonne Etoile est là ce soir. ». Chacun sait pourtant que le squat culturel est fermé depuis une semaine déjà. Le public est pourtant présent. Il témoigne que l’expulsion n’a pas anéanti l’association, qui s’est provisoirement installée quelques mètres plus loin, dans l’entrepôt voisin.


Le premier signe de résistance bonne étoilienne est le maintien de cette soirée du 8 novembre. Du graffiti, de la création vidéo projetée pendant les “dj set de drum’&bass, de breakbeat, d’électro” : le travail sonore et visuel du collectif bordelais Cassosclub. Une décision qui tient plus des artistes du Cassosclub que de l’association elle-même. Parce que la Bonne étoile c’est ça aussi : permettre l’épanouissement culturel de chacun. Le lieu investi et aménagé par les squatteurs associatifs est mis à disposition. Les artistes s’expriment et partagent avec leurs publics. Des expositions de photographies, un festival rock, des représentations de théâtre, le squat s’adapte. L’organisation est simple : une adhésion à l’association. Mais le projet repose sur le lieu.


A la belle


Freddy, le plus ancien bonne-étoilien, présent depuis le début du projet parle de “période de transition”. Après avoir passé deux années dans le même lieu, à prendre le temps de s’installer et de se structurer solidement, la Bonne Etoile doit tout recommencer ou presque. Il pourrait s’agir d’un coup dur voire d’un coup fatal. Mais les membres de l’association le perçoivent comme une opportunité. Ils souhaitent redéfinir leurs objectifs. Lors des réunions se déroulant à l’arrière du bus de Freddy, aux allures de Chill out, chacun exprime ses attentes.


Le groupe connaît de nombreux changements, l’équipe se réduit. Plus que quatre d’entre eux vivent dans leurs camions, provisoirement installés au 103 quai Queyries. Pour Freddy comme pour toute l’équipe, il n’est pas opportun de parler de fin, mais plutôt de renouveau. Il faut repartir sur de bonnes bases. Fini le squat et l’illégalité, les ennuis juridiques et les expulsions : un bail de location semble d’actualité. Les visites d’entrepôts susceptibles de pouvoir les accueillir, abriter les camions et permettre l’aménagement d’ateliers de création, s’organisent. En parallèle de ces initiatives, la municipalité pourrait soumettre des propositions de relogement de l’association. Freddy reste sceptique. Pour le moment, aucune suggestion n’a été formulée de la part des autorités locales.


Mais la Bonne Etoile forge son avenir. Une nouvelle programmation devrait reprendre dès l’été prochain dans un lieu encore inconnu, mais qui aurait des allures d’appartement, confie un bonne étoilien : un concert dans le séjour, un apéro ou un petit déjeuner dans la cuisine, des rencontres dans les différentes pièces. En attendant, le 13 décembre une soirée de soutien est prévue. Une forme de manifestation de vie, ou de survie,

qui réunira les alliés, les adhérents, et plus peut être.


Tania Gomes


Freddy explique ce qu’est devenue la Bonne Etoile.









J’irai me promener avec vous

13 12 2008

Un oeuf à roulettes qui glisse dans la grisaille hivernale. Avec ses courbes inédites, c’est un peu l’impression que donne le vélo taxi, nouveau venu à Bordeaux.

Le vélo taxi, une solution originale pour en finir avec les embouteillages

Le vélo taxi, une solution originale pour en finir avec les embouteillages

Vendredi après-midi à Bordeaux.  J’irai bien faire un tour en ville, mais avec ce temps, pas facile de se motiver. Et si, pour deux euros le kilomètre, je faisais appel au service de vélos taxis dont la sonnette commence à être aussi connue que le klaxon du tramway?

Des jeunes chauffeurs motivés

Michaël, Mathieu, Jaime, Virginie: ils sont quatre à se relayer autour de Jérôme Herrera, le responsable de Cyclopolitain* à Bordeaux, et à faire fi des chutes de température pour transporter autrement les citadins depuis le mois de septembre. “Quand on pédale pas de souci, il fait très chaud“, rassure Virginie. Étudiante en orthophonie, c’est pour elle le job idéal. Il lui a permis de découvrir rapidement la ville qu’elle ne connaissait pas avant la rentrée. Avec un emploi du temps établi en fonction de ses cours, elle travaille 10 à 15 heures par semaine rémunérées au smic, “ainsi qu’au bon cœur des gens: le pourboire représente une part importante du salaire!” s’exclame t-elle.  En plus de leur générosité, Virginie est ravie des conversations qu’elle a avec eux. Elle peut même pratiquer les langues étrangères, comme avec son dernier client, d’origine cubaine. Pour elle, ce petit boulot allie convivialité et santé, “pas besoin de payer la salle de sport” comme disent beaucoup de gens qui tâtent ses mollets.

Mathieu, reporter radio, pompier volontaire et...chauffeur de vélo taxi

Mathieu, reporter radio, pompier volontaire et...chauffeur de vélo taxi

Promenade avec…

Aujourd’hui, mon chauffeur c’est Mathieu, et il est aux petits soins. Je n’ai pas de destination précise, juste l’envie de me promener. Il me suggère donc un itinéraire “découverte de la ville”. Super. Devenue touriste, je m’enroule dans la couverture polaire vert anis qu’il me propose. On peut partir. Avec le vent qui souffle assez fort, la pluie nous mouille un peu. D’autres ont déjà fait cette remarque avant moi, alors des vitres latérales en plastique vont être installées sous peu. “On est à l’écoute des clients pour toute amélioration!” souligne Jérôme Herrera. Mathieu est le seul chauffeur à ne pas être étudiant. Il est reporter à France Bleue Gironde et c’est en préparant un sujet cet automne qu’il a découvert les vélos taxis… et qu’il est resté. Pour lui comme pour ses collègues,  tourner sans clients est le seul point noir d’une journée.  Alors quand il doit prendre son mal en patience, il a un truc : s’arrêter déguster des milkshakes rue des trois conils ou encore des crêpes sur le quai de la douane, “les meilleures” affirme t-il en passant devant l’établissement. Du coup, une course avec lui revient à faire un tour gastronomique de la ville.

Des esprits encore partagés

Il y a d’un côté les personnes tout de suite séduites par l’originalité de l’engin et qui abordent les chauffeurs pour savoir de quoi il s’agit. Une fois le mystère élucidé, elles n’hésitent pas à se faire conduire. Certaines ont adopté ce mode de transport au point de ne pas comprendre pourquoi le vélo taxi ne va pas partout, le  centre ville de Pessac est souvent mentionné.

Et puis de l’autre côté, il reste de nombreux sceptiques, ceux qui montrent du doigt cette “nouvelle forme d’esclavage“. A ceux-là, les chauffeurs, toujours très surpris par la remarque, se font tous un grand plaisir à leur laisser le guidon, afin qu’ils jugent par eux-mêmes de la facilité avec laquelle l’engin se manie.  Mais pour les cyclistes “les clients sont toujours sympathiques“, même s’ils avouent quand même entendre de temps en temps des blagues douteuses. “Il manquerait presque le fouet!” revient dans plusieurs bouches. “A prendre avec humour bien sûr” précise Jérôme Herrera rougissant. Il sait de quoi il parle, car lui aussi pédale.

Fille ou garçon?

Des clients font aussi une distinction entre les chauffeurs. Virginie témoigne. “Des filles m’ont dit que si ça avait été un gars, elles ne seraient peut être pas montées… Parce que c’est plus marrant de pouvoir discuter entre filles.” Et puis des hommes sont gênés à l’idée de se faire conduire par une fille, ils redoutent le regard des badauds surtout. Mais Virginie veut les rassurer, elle est là pour travailler, ça s’arrête là, il n’y a rien à juger. N’empêche que pour avoir testé, le regard des autres, il est bien insistant. Surtout aux feux rouges.

La rumeur selon laquelle le travail serait plus pénible pour elle que pour ses collègues masculins a aussi la peau dure. En attendant, c’est bien Jaime, l’étudiant espagnol, qui est en arrêt maladie raconte Jérôme Herrera. “Il faut certes être apte physiquement, mais je ne leur demande surtout pas d’être de grands sportifs. Le boulot n’est pas du tout difficile avec l’assistance électrique. La jeune fille qui pédale, ce n’est pas du tout Rambo, et elle ne force pas.” Ici, pas de discrimination entre hommes et femmes, c’est la motivation qui prime. La seule condition pour être embauché, c’est d’avoir le permis de conduire, ou au moins le code de la route, car le cyclo circule aussi bien sur les zones piétonnes que sur les routes. Et Virginie d’ajouter malicieusement: “j’en ai entendu d’autres qui avaient des rhumes, des tendinites, moi ça va. Je me demande bien qui est la petite nature dans l’équipe…

Cathleen BONNIN

*Cyclopolitain
5 rue Ausone à Bordeaux
05.56.23.00.38
http://www.cyclopolitain.com/




Les “passeurs de mémoire”, la guerre 14-18 retrouvée

11 11 2008
Des milliers de poilus ont foulé le sol picard
Le sol picard est imprégné du sang des poilus. La région a été l’une des terres les plus touchées par la première guerre mondiale.

Les passeurs de mémoire cherchent dans le passé. Ils sont Picards d’origine ou d’adoption et travaillent sur leur région : une terre habitée par la Grande guerre. Ces dernières années, le phénomène s’est amplifié. De l’investissement de la population locale aux expositions, les observateurs constatent un très net regain d’intérêt pour le conflit. Alors les passeurs de mémoire grattent le sol de la Picardie, à la recherche de traces ou de preuves. Pour finalement témoigner du destin tragique de la terre qu’ils foulent. Une terre qui a bu tout le sang de ses poilus.

« On a l’impression que depuis une petite dizaine d’années, la guerre 14-18 revient sur le devant de la scène. On dirait presque un phénomène de mode », analyse Tony Poulain, chef d’édition au « Courrier Picard ». Selon lui, « il y a comme quelque chose de permis aujourd’hui. Comme si le côté sacré de cette guerre s’était estompé. Maintenant, on peut y toucher. En faire quelque chose d’esthétiquement beau ». Les derniers poilus ont disparu. Ce sont des hommes qui n’ont pas connu la guerre qui éprouvent maintenant le besoin de transmettre leurs mémoires évanouies. Comme ça, parce qu’il faut le faire.

Le tourisme de guerre
Le tourisme de guerre dans les années 20

Bien sûr, il y a le tourisme de la Grande Guerre. Un thème vendeur dont les collectivités se sont emparés, contribuant ainsi au regain d’intérêt de la population pour ce conflit. Mais les passeurs de mémoire ne jouent pas dans la même cour.
« C’était comme une pulsion. Je devais travailler sur cette guerre », avoue Philippe Richardot, photographe indépendant qui expose ses clichés à l’Historial de la Grande Guerre de Péronne. « Mais ce n’est évidemment pas pour la gloire. Crapahuter à travers les recoins de la Picardie pour photographier les traces de cette guerre, c’est pour mon plaisir. C’est du perso », continue t’il de dire. Evidemment. Pour les particuliers, ce n’est pas une activité lucrative : « Je n’ai tiré aucun bénéfice sur mes clichés. Ce n’est absolument pas rentable. Mais je me fais plaisir là-dessus. Je vais d’ailleurs continuer à travailler sur ce thème».

Même constat du côté des écrivains locaux : sur la guerre 14-18, on ne gagne pas un kopeck. « Je publie mes livres, oui. Mais si j’en déduis les kilomètres parcourus, le demi ou le café offert à la personne qui vient me déposer des photos … je n’y gagne plus grand chose. Si ce n’est une chose, l’amour de l’histoire ». René Lavalard, un enseignant à la retraite, s’est spécialisé dans l’histoire de sa ville. De Péronne, il sait à peu prés tout. Et la première guerre mondiale n’a pas échappé à sa plume. «La grande guerre, c’est un sacré morceau ici. J’ai compté qu’il était tombé plus de 27 obus au km2. C’est une période qui a marqué à jamais nos villes et campagnes».

Sébastien Lefèvre, lui, est encore dans l’enseignement. Sur son temps libre, il a choisi d’éveiller la curiosité des très jeunes visiteurs de l’Historial, au phénomène guerrier. Dans sa bouche, on entend les mots de « réflexe citoyen », de « conscience collective », de « commémoration ». Il est investit de son rôle.

Trois hommes, trois façons de transmettre. Sans autre objectif que la satisfaction de «passer » la mémoire.

Virginie Wojtkowski

Pourquoi un tel regain d’intérêt en Picardie ?

Philippe Nivet est professeur d’histoire contemporaine à l’Université de Picardie Jules Verne. Il a étudié la période de la première guerre mondiale et la thématique de la mémoire face à l’histoire. Il revient sur les raisons du regain d’intérêt qu’éprouvent actuellement les Picards pour le passé de leurs grands-parents :

Ces particuliers «passeurs de mémoire»

Photographies actuelles, images et vidéos d’archive. Qu’ils soient pris aujourd’hui par le photographe Philippe Richardot ou collectés d’époque à l’Historial de la Grande Guerre de Péronne (80), ces documents témoignent de la brutalité de ce conflit en terres picardes. Les passeurs de mémoire s’en inspirent.





L’histoire méconnue des “Sammies” de Bassens

10 11 2008

Les camps américains de Bassens. Photo B. Vallier. Droits réservés.

En 1918, plus d'un million de Sammies, les soldats américains, ont transité à Bassens . (Photo B. Vallier. Droits réservés.)

Entre 1917 et 1919, l’armée américaine s’implante à Bassens pour construire un nouveau port. Ces aménagements, nécessaires à l’entrée en guerre des Américains , ont permis à la ville de développer des infrastructures encore précieuses aujourd’hui. Il ne reste pourtant aucune trace de cette époque.

Il ne reste presque plus rien de visible de la présence des Américains – les «Sammies» – à Bassens pendant la Première guerre mondiale. Aucune plaque, aucun monument. Certains Bassenais se souviennent parfois de la présence de l’armée américaine entre 1944 et 1950. Peu savent en réalité que l’activité portuaire actuelle de Bassens trouve une plus grande part de son origine en 1917.

En 1915, la ville de Bordeaux décide d’investir le site de Bassens pour développer ses équipements portuaires. Les Etats-Unis entrent en guerre en 1917. Quelques semaines plus tard, les Américains travaillent à Bassens à la construction de nouvelles infrastructures. Les travaux commencent le 9 novembre 1917.

8 000 Sammies font les trois-huit

A leur arrivée, le port de Bassens – «Old Bassens» comme il est rapidement rebaptisé – ne comprend que quelques centaines de mètres de quais. Plus de 8 000 Sammies vont travailler sans relâche pour développer le «New Bassens».

Le projet : 1 250 mètres de quais avec dix postes d’accostage pour les cargos, des hangars de stockage et un réseau ferroviaire permettant de transporter matériel militaire, troupes et vivres sur le front.

Dès mars 1918, les premiers cargos américains sont à quai. Des grues révolutionnaires déchargent jusqu’à 6 600 tonnes de marchandises par jour. Dix hangars sont bâtis le long des quais. Un entrepôt abrite les marchandises sur une surface de 33 000 m2. Les soldats construisent même un hangar frigorifique pour conserver les denrées alimentaires. Une innovation pour les habitants de Bassens.

Au départ des Américains dans le courant de 1919, le port de Bassens dispose des infrastructures nécessaires pour développer une activité économique prometteuse. Certaines de ces infrastructures sont encore utilisées aujourd’hui.

Bernard Vallier, de l’association Histoire et Patrimoine de Bassens, prend l’exemple du réseau ferroviaire :

Bassens se métamorphose à jamais

Le port de Bordeaux, puis l’armée américaine ont choisi Bassens pour des raisons géographiques. A ce niveau de la Garonne, le site peut accueillir des installations portuaires en eaux profondes. De plus, l’activité principale de Bassens en 1915 est la viticulture. Sur de ces terres agricoles, il y a toute la place nécessaire pour développer des infrastructures lourdes.

Après le départ des troupes, la viticulture bassenaise est peu à peu laissée à l’abandon. Le nouveau port de Bassens promet un développement économique prospère. Le «Old Bassens» des vignerons est donc remplacé par le «New Bassens» des armateurs.

Bernard Vallier explique l’abandon progressif des cultures viticoles à Bassens après le départ des Américains :

Amnésie

Aujourd’hui, Bassens vit essentiellement de ses activités portuaires. Déclaré site d’intérêt métropolitain (SIM), le port de Bassens ne cesse de se développer. Des origines américaines du port , il ne reste aucune trace. Le quai de «New Bassens» s’est longtemps appelé «Quai des Américains» mais il a récemment été renommé.

Avec le service communication de la mairie, Bernard Vallier et l’association Histoire et patrimoine avait réveillé ce souvenir en organisant une veillée d’histoire en 2004. Grâce à ce travail, on sait combien la guerre de 1914 a métamorphosé Bassens à tout jamais. Grâce aux Sammies de 1917 et la Grande guerre, le «Old Bassens» aura définitivement laissé sa place à un «New Bassens» encore florissant aujourd’hui.

Maxime Meyer

A VOIR AUSSI : Les Sammies en images

Ce diaporama retrace les grandes étapes de deux ans de présence militaire américaine à Bassens. Les camps d’hébergements, les chantiers navals et ferroviaires mais aussi le destin de ces hommes. Il y a d’abord les funérailles du marin Williams le 21 novembre 1918. Et puis d’autres histoires comme celle de James Remington. Caporal dans le 18e Régiment des «Engineers», il est resté en France après la guerre et a épousé une Bassenaise. Treize autres mariages furent célébrés avant le mois de juillet 1919.

Des photos de Bernard Vallier, sur le site Kizoa: [Les Sammies de Bassens. Collection privée de B. Vallier. Droits réservés]





Quand la BD monte au front

10 11 2008

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Errant dans les bibliothèques, fouillant dans les greniers, les auteurs de bandes dessinées entreprennent aujourd’hui des recherches colossales pour être au plus près de la réalité de la Grande guerre. L’histoire, semblent penser les dessinateurs, est un sujet trop sérieux pour être laissé aux historiens. Reste que toutes ces petites vignettes façonnent désormais notre imaginaire. Au risque d’une réalité biaisée.

Lexaltation de la confrontation, l’odeur de terre retournée et de poudre, l’imminence de l’ennemi… Peindre la guerre va être passionnant : elle est si jolie ! » lance le général Morancet à Vincent Van Gogh dans l’album La ligne de Front. Le dessinateur et scénariste Manu Larcenet, peu soucieux de l’anachronisme – Van Gogh est mort en 1890, transporte le peintre aux tournesols dans les tranchées. De leurs salons boisés, les ronds de cuir parisiens le chargent d’aller croquer les combats. Ils veulent voir et « sentir l’odeur du sang » pour mieux comprendre la guerre. L’univers de la BD a suivi cet exemple : les auteurs sont de plus en plus nombreux à dessiner la Grande guerre.

Mais la BD est une aventure solitaire voire cathartique. Prenons deux auteurs. Le dessinateur Jacques Tardi, par exemple, se lance sur les traces de son grand-père le poilu. Pierre Gibrat, lui, réécrit sa jeunesse. Il dessine un personnage, Matteo, tous deux sont fils de révolutionnaires, tout deux partent se battre pour l’admiration d’une femme. Ce regard partial fait forcément de la BD le véhicule d’un message, voire même, d’une idéologie.

L’instrument de la propagande de l’Etat

Cette nature prosélyte, la BD la traîne depuis sa naissance. Au début du XXe siècle, cette littérature n’est rien d’autre qu’un instrument de la propagande de l’État. Les « illustrés » sont vendus dans les kiosques. Ils sont le seul moyen pour le citoyen non-mobilisé de se représenter le front.

André Simon est l’organisateur du Festival de la BD de Gradignan en Aquitaine. L’origine de la BD, il peut en parler : chez lui, les albums se comptent par milliers. Se définissant comme « archiviste », il possède de véritables antiquités.


La rigueur de Tardi

14-18 devient donc pour longtemps un thème évité par la bande dessinée. Il faudra attendre 1974 avec l’Adieu Brindavoine de Jacques Tardi pour qu’un nouveau regard se pose sur la Der des der. En 1993, il réitère et signe une œuvre majeure, C’était la guerre des tranchées. Loin de la propagande du début du siècle, Tardi n’en défend pas moins un message fort : 14-18 n’est rien d’autre qu’une boucherie inutile. Il cite Anatole France, « On croit mourir pour la patrie et on meurt pour des industriels ». Par la force de son dessin, en 126 pages, il nous a convaincu.

debut

L’auteur se plonge dans l’étude des tranchées avec une rigueur toute scientifique. Si bien qu’il s’oblige à préciser, dans l’introduction à son ouvrage, que « C’était la Guerre des tranchées n’est pas un travail d’historien ». L’historien dans l’affaire, c’est son ami Jean-Pierre Verney avec qui « chaque image de cet album a nécessité une ou plusieurs longues conversations téléphoniques » explique encore l’auteur. Désormais « dessiner la Grande guerre, c’est marcher sur les plates bandes de Tardi » disent parfois les autres dessinateurs.

Luc Révillon est historien, auteur de “14-18 dans la BD”. Il pointe les tensions qui existent entre l’histoire et les dessins de Jacques Tardi. Selon lui, malgré sa rigueur, “la démarche de Tardi est plus idéologique qu’historique”.

Un éventail inépuisable de situations romanesques

D’autres dessinateurs prendront la suite de cette démarche militante. Mais 14-18 offre un éventail inépuisable de situations dessinées. Si Tardi s’attaque de front à la condition poilue, la guerre est pour d’autres un prétexte à des sagas romanesques. Un exemple parmi d’autres : Jean-Pierre Gibrat. Son Matteo, c’est la petite histoire dans la grande. Jean-Pierre Gibrat dessine les tranchées avec de la pastel. Même en plein jour, on ne reconnaît pas le soleil. Dans cette ambiance mélancolique, Matteo part au front pour impressionner Juliette. “Sa reconquête passait toujours par celle de l’Alsace et la Lorraine”.

Jean-Pierre Gibrat va chercher ses sources dans les films, dans les romans, dans les documentaires. Son travail de création est intimement lié à ses recherches historiques.

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Dans la bande dessinée, la Première guerre est « à la mode » avait dit un jour Tardi. Et cette littérature est de plus en plus populaire. Elle occupe désormais une place prépondérante dans la construction de notre imaginaire. Au détriment, parfois, de la vérité historique. Pour Luc Révillon, la BD n’est qu’un “reflet de son époque”.

Cette rivalité entre histoire et bande dessinée ne fait que commencer. Historiens et dessinateurs reconnaissent bien volontiers que leurs travaux sont forcément orientés Probablement a-t-on besoin d’idéologie pour évoquer 9 millions de morts sans en perdre son humanité.

Benjamin Huguet

Illustration de tête : Bruno Tondeur

En annexe

  • Diaporama : Matteo, de Jean-Pierre Gibrat.

Aller plus loin

A voir

A lire

Oeuvres citées

  • Adieu Brindavoine, Jacques Tardi, Casterman, 1974, Paris.
  • Une aventure rocambolesque de Vincent Van Gogh. La ligne de front, Manu Larcenet, Dargaud, Collection Poisson pilote, 2004, Paris.
  • C’était la guerre des tranchées, Jacques Tardi, Casterman, 1993, Paris.
  • Matteo, Jean-Pierre Gibrat, Futuropolis, 2008, Paris.




14-18 “Le camp des nègres” oublié

10 11 2008

Dès octobre 1914, l’Etat Major des Armées décide d’accroître le recrutement des troupes africaines. En France métropolitaine, deux sites, celui de Fréjus – Saint Raphaël et celui du Courneau en Gironde permettront l’accueil, l’entraînement et la réorganisation des bataillons tirailleurs sénégalais. Retour sur le camp dans le bassin d’Arcachon qui a accueilli 16 000 tirailleurs sénégalais d’avril 1916 à juillet 1917.


940 Sénégalais morts dans le camp

La faute à qui ?


16 000 tirailleurs Sénégalais sont passés par le camp de Courneau durant la Grande Guerre. 940 y sont morts. Un taux de mortalité très élevé. Si les historiens ont polémiqué sur le sacrifice des tirailleurs sénégalais au front, personne n’a pensé à ceux qui sont morts dans les camps, à l’arrière du conflit. Des morts moins glorieuses mais tout aussi tragiques. Ils sont morts de maladies car les conditions d’habitation et d’hygiène n’étaient pas adaptées à leur physiologie et à leur mode de vie. Si les historiens locaux ont une lecture neutre des faits recueillis, Salif Koala, historien burkinabé, spécialiste de la question coloniale en fait une analyse accusatrice. Il pointe du doigt l’irresponsabilité de l’Etat français.

Leur quotidien au camp

Jean-Pierre Caule, Jean-Michel Mormone et Patrick Boyer, historiens du Bassin d’Arcachon ont reconstitué les conditions de leur vie grâce à l’étude des courriers, des listes, des cartes postales de l’époque…


Si les tirailleurs sénégalais pensaient risquer leur vie au front à cause des balles, c’est d’abord à cause du climat et des mauvaises conditions d’habitation et d’hygiène dans leur camp d’accueil qu’ils risquaient leur vie.

De simples baraquements en bois

Les bâtiments, destinés à loger la troupe sont des baraques, longues de 30 mètres et larges de 6, peuvent recevoir 60 hommes, parfois plus soit 180 m2 pour 60 hommes. De construction légère, ossature de bois recouverte de toile goudronnée, elles manquent d’étanchéité à l’usage et laissent passer l’eau de pluie. Le sol de ces baraques est fait de terre battue. Le chauffage est assuré par des poêles bois-charbon, l’éclairage par des lampes à carbure et pétrole : les bougies sont interdites. Il n’y a de l’électricité que pour l’hôpital fournie par un groupe électrogène.

Politique d’hygiène insuffisante

“Chaque unité fait nettoyer dès le réveil l’intérieur des édicules de son secteur. Le service d’assainissement du camp fait répandre des produits antiseptiques à l’intérieur et à l’extérieur des édicules…” Malgré une prise de conscience tardive de l’Etat major de l’Armée à la Direction des Troupes Coloniales, le taux de mortalité élevé n’est pas enrayé. On recense 940 décès de juin 1916 à juillet 1917. Beaucoup meurent d’affections pulmonaires. Le personnel médical accueille près de 16.000 combattants en décembre 1916. Et le 72e bataillon de tirailleurs sénégalais, le seul à rester sur le site après le départ général, en paye le prix fort. 170 de ses soldats sont déc
édés. (Voir l’encadré a).

Morts à l’arrière

Dès juin 1916, le nombre de décès est suffisamment important pour que l’on décide par arrêté préfectoral du 19.07.1916, de créer un emplacement pour recevoir la sépulture des soldats sénégalais décédés au camp. Cet emplacement est situé sur la section F N°116 du plan cadastral de la commune de La Teste au lieu dit « Natus de haut » à 1 km du camp.
Salif Koala, historien spécialiste de la question coloniale est allé se recueillir en octobre 2008 devant la stèle érigée en 1950. Il a étudié les archives du camp de Courneau. Il donne son sentiment sur la vraie raison de ce gâchis.

 

 

Pas sur le même pied d’égalité que les militaires français… Dans ce cas, les tirailleurs de ce camp ont payé le prix fort des restes de la colonisation (Voir l’ encadré b). Depuis deux ans, on entend beaucoup parler de la cause des tirailleurs de la Seconde guerre mondiale. L’opinion publique leur est acquise grâce au film “Indigènes”. Du coup, l’Etat français fait un effort avec la hausse des pensions. Pour les descendants des tirailleurs de la Grande guerre, c’est plus compliqué. S’ils voulaient apporter la preuve de leur parenté avec des poilus du camp de Courneau, originaires des quatre coins de l’Afrique de l’Ouest, sans papier d’identité au début du siècle… ce serait comme remonter au front.

 

Christelle JUTEAU

 

Encadré a : Situation sanitaire au Camp du Courneau

Novembre 1916

Dates

Nombre d’entrées à l’hôpital

Nombre de décès

Du 1er au 7 novembre

144

12 (8,33%)

Du 8 au 14 novembre

149

5 (3,36%)

Du 15 au 21 novembre

134

11 (8,21%)

Du 22 au 28 novembre

138

14 (10,1%)

Du 29 novembre au 5 décembre

176

39 (22,2%)

 

(Source 2)

Encadré b : Extraits de courriers des officiers français. Les tirailleurs sénégalais perçus par eux.

Le 1/07/16 un sergent major du 64ième BTS écrit:


” A la première compagnie du 64ième les races ne sont pas les mêmes. Nous avons des Woloffs, des Baoulés, des Sarakolés, des Sossos, tandis qu’à mon ancienne Cie j’avais des Bambaras, ces derniers sont plus fidèles et plus francs que les Woloffs mais tous marchent bien quand même… “

 

Le 10/03/17, un autre courrier montre le caractère aigri du rédacteur:

” Me voilà définitivement replongé au milieu des noirs et en plus dans un camp éloigné de 8 km de La Teste petit village qui ne doit son importance qu’au camp qui le fait vivre. Aucune distraction. Tout le cadre ici réclame le front comme faveur.”

 

(source 1)

 

 

Sources:

1) Jean-Pierre CAULE, Patrick BOYER, Jean-Michel MORMONE, “1914-1918 Le Bassin d’Arcachon”, société historique et archéologique d’Arcachon et du Pays de Buch, novembre 2008.

2) “L’appel à l’Empire”

www.histoire-immigration.fr/index.php?lg=fr&nav=833&flash=0

 

3) “A la mémoire de la force noire: un siècle d’histoire”

http://www.crdp-reims.fr/memoire/lieux/1GM_CA/monuments/01armeenoire.htm#force_noire

 

Lire:

Chantal ANTIER-RENAUD et Christian LE CORRE, “Les soldats des colonies dans la Première Guerre mondiale”, Histoire, Ouest-France, 2008.

Eugène-Jean DUVAL, “l’épopée de tirailleurs sénégalais”, Paris, L’Harmattan, 2005.


 

 

 

 

 

 





Les Poilus sont morts, vive les Poilus

10 11 2008

Les soldats de Suilly-la-Tour ne sont plus prisonniers du monument aux morts. Nathalie Kovarcik, journaliste en Seine-et-Marne, s’est chargée de leur écrire un livre. Poilus de Suilly-la-Tour, sorti en septembre dernier, retrace la vie, les années de guerre et la mort des soldats de ce petit village de la Nièvre.

Son premier livre, Poilus de May-en-Multien, paru en 2004, Nathalie Kovarcik l’a publié à compte d’auteur. Pour le second, elle s’est adressée aux éditions Findakly, basées au village auquel elle s’est intéressée, Suilly-la-Tour. Il s’est vendu à un peu plus de 200 exemplaires à ce jour. « Le lectorat reste confidentiel, reconnaissent ses éditeurs. Ce sont principalement les gens du village, les passionnés de la période, et les curieux rencontrés lors de manifestations comme les salons du Livre. » Pas de quoi rentrer dans ses frais, donc. Mais les dépenses s’équilibrent avec d’autres ouvrages moins spécialisés.

Et il n’était pas un stand, au premier Salon du Livre « Grande Guerre » qui s’est tenu les 6 et 7 novembre derniers à Paris, sans un ouvrage de ce type. Nicolas Offenstadt, historien et spécialiste de la période, estime que l’intérêt des historiens amateurs, qu’il appelle “familiaux”, pour la Grande Guerre remonte à une vingtaine d’années. Mais depuis quelque temps, la tendance s’est accentuée. Ils sont de plus en plus, journalistes, enseignants ou autres passionnés, à s’occuper du souvenir des Poilus de leur région, de leur village, jusqu’à en faire un livre.

A cela, plusieurs explications possibles. Lazare Ponticelli, l’ultime Français combattant de la Grande Guerre encore en vie, est mort en mars dernier. Il est devenu urgent de se souvenir, puisqu’aucun soldat n’est plus là pour témoigner. De plus, quatre-vingt dix ans après la fin d’un conflit synonyme de début de siècle, Internet a hissé la grand’voile. Le site « memoiredeshommes », mis en place en 2003 par le ministère de la Défense, permet à chacun de retrouver des indices biographiques officiels sur un parent, indispensables pour entreprendre ensuite des recherches plus approfondies, auprès de différents services d’archives. De leur côté, des particuliers mettent en ligne le fruit de leurs travaux. Le site de Didier, chtimiste.com, ouvert en 2005, reçoit aujourd’hui entre 30 et 70 000 visites par mois.

> Ces ouvrages sont-ils utiles à la grande histoire ? Réponse par Nicolas Offenstadt, historien et maître de conférence à l’Université Paris I, membre du CRID 14-18 et auteur de La Grande Guerre en trente questions, paru en 2007 chez Geste Editions. Interview réalisée par téléphone.

Cathy Colin