Samedi 29 novembre, 9h15, rue Camille Pelletan, Cenon. La voiture est bleue GDF. Mais pas de compteurs à relever, ni de chaudières à vérifier. Masseur-kinésithérapeute, Jean-Philippe entame la tournée des domiciles de ses patients sur la commune et zone franche de Cenon, en banlieue de Bordeaux. Tournée allégée ce samedi : quinze patients contre vingt-trois, la veille, sur les communes de Floirac, Lormont et Cenon.
Jean-Philippe s’excuse pour le retard. Ce sont les patients qui doivent s’interroger… « Tu fais ce que tu veux. Comme ça, je ne suis pas là en même temps que l’infirmière ou l’auxiliaire de vie. Les patients qui bénéficient de prescription à domicile sont censés être disponibles. La plupart savent que tu fais ce que tu peux ». Jean-Philippe aménage donc sa journée comme il le souhaite. Et il connaît toutes ses adresses de tête.
11h32. Alzheimer, prothèse et problèmes respiratoires. « Ca fait longtemps que je connais cette patiente. C’est toujours une séance difficile, qui la fatigue beaucoup ». La faire marcher, travailler son équilibre, mobiliser la colonne vertébrale en dissociant les épaules du bassin. Et ce pendant vingt minutes. Aujourd’hui, la séance a duré dix minutes. «Elle était essoufflée, elle n’en pouvait plus ». Jean-Philippe fait la tournée des domiciles les vendredis et les samedis, une à deux fois par mois, et quelques semaines par an. Le reste du temps, il mène une thèse en sciences du mouvement sous le soleil de Marseille. Huit jours de tournée en libéral, c’est un SMIC net dans la poche. De quoi financer l’émulation intellectuelle dont il ne peut se passer. Quand la pratique nourrit la théorie et inversement…

12h10. « On est proche du soin palliatif » avec le sixième patient d’une soixantaine d’années. « Les fonctions vitales sont toujours OK, mais suite à un traumatisme crânien, il ne récupèrera jamais. Beaucoup de personnes que je visite ont abandonné leur vie ». Les jours de tournée de Jean-Philippe permettent à son collègue de souffler un peu et de profiter de sa famille. Jean-Philippe pense à rapatrier l’ensemble de ses activités sur Marseille mais impossible de dégoter un remplaçant…
14h30. Fin d’une intervention urgente. La patiente souffre de la maladie de Parkinson. En crise, elle avait glissé de son fauteuil. Depuis combien de temps ? Jean-Philippe veille à ce qu’elle prenne son médicament. Que le calme revienne. Pas une intervention « kiné » à proprement parler mais « c’est aussi ça le métier. Deux fois par an, je dois appeler les pompiers pour des patients mourants ». Le quotidien d’un kiné en tournée dans les cités, c’est se confronter, six jours sur sept, à des patients gériatriques, dépendants ou pré-dépendants… et souvent pauvres. Et ce, par tous les temps, le siège passager pour seul bureau. « Nous, on bosse tous les samedis et le 24 décembre. Y’en a beaucoup des kinés en cabinet qui travaillent le samedi et la veille de Noël ? ». Être habillé normalement. Ne pas avoir une trop belle voiture pour éviter d’attirer l’attention. Trouver la bonne clé dans le trousseau. Supporter le chien, la femme ou le mari. S’adapter à l’inconfort du domicile. Pas de table de travail. Juste un petit café offert de temps en temps…
15h15. Sur le parking de l’immeuble, Jean-Philippe donne le bras à une toute petite dame âgée, aux cheveux blancs. Ils en font le tour à petits pas. Une fois. Deux fois. Pas trois. Retour à l’appartement pour quelques exercices. En sus de la visite du kinésithérapeute trois à six fois par semaine, le patient reçoit la visite de l’infirmière matin et soir, de l’auxiliaire de vie tous les jours, du médecin tous les quinze jours… Du boulot, y en aurait pour trois, pour cinq, pour dix… « Il y a des personnes qui ne reçoivent pas de soins car il n’y a pas de kiné à disposition. On est dans l’impossibilité pratique de prendre de nouveaux patients. Il y a une pénurie de kinés dans toutes les banlieues, alors pour les tournées à domiciles dans les banlieues… » Maintenir la continuité du service public, pour soulager les maux du corps, de la vieillesse et de l’isolement, jusqu’à la nuit tombée…
Benoît MARTIN
Zone franche urbaine
Définition 1. Selon Littré, « se dit d’une certaine étendue de pays soumis à des droits de douane plus ou moins forts que dans telle autre portion du même Etat ». En France, le dispositif de « zone franche urbaine » repose sur cinq exonérations fiscales et sociales, octroyées aux entreprises sous certaines conditions : exonération d’impôts sur les bénéfices, de la taxe professionnelle, de la taxe foncière sur les propriétés bâties, de certaines charges sociales salariales et patronales.
Définition 2. Banlieue très pauvre d’une ville.
Pas franchement la zone…
Un petit graffiti hésitant proclame fièrement « Palmer en force » à côté de l’interphone. Cité Palmer, Cenon, en zone franche. Succession de barres d’immeubles de trois étages. Les sapins qui les bordent sont plus imposants que les blocs. Une dame s’échine à installer les décorations de Noël sur son balcon, en engueulant son chien qui la chatouille périodiquement. Des merles et des moineaux volètent deci delà. Mais les chants ne collent pas avec les volatiles. Au loin, la sérénade d’un canari et le crissement d’une perruche tranchent avec la faune, la végétation et le climat locaux. René Descartes, Voltaire, Colette, Salvadore Allende… Le nom des rues incite à la révolution philosophique et politique. Peu de passages de piétons ou d’automobiles, si ce n’est pour converger vers le centre commercial tout proche. Les auto-écoles préparent leurs élèves dans le calme de ce samedi matin pluvieux.
Opération réussie
Médecin généraliste, dermatologue-vénérologue, gynécologue, radiologue, oto-rhino-laryngologue, médecin du sport, cardiologue, ophtalmologue, endocrinologue, sexologue, psychiatre… et un vétérinaire. Avenue René Cassagne, à Cenon, c’est l’artère de la santé, le royaume franchisé de la remise en état. Pas un pas sans une plaque. Opération réussie ! Le dispositif de zone franche urbaine a permis de désenclaver le quartier et de créer un réseau de professionnels médicaux et para-médicaux.