Vendredi 19 novembre, un goûter de soutien était organisé pour les familles sans- papiers de l’école primaire André Meunier. Parents, enfants, enseignants étaient réunis devant le parvis de l’Institut de Journalisme de Bordeaux Aquitaine (IJBA), pour manifester leur soutien aux parents en situation irrégulière.
L'expulsion pour le clandestin, la prison pour le patron. Déposer un dossier de régularisation en Préfecture pour un travailleur sans-papiers peut être risqué.
“La régularisation, c’est une brêche à exploiter tous les deux”, annonce Stéphane*. Ce patron-voyou a accompagné le mois dernier, Karim, son employé sans-papiers, à la Préfecture de la Gironde pour déposer un contrat de travail sous réserve de régularisation. Cette pièce est la dernière lubie de l’administration. Depuis février 2008, à la sortie de la circulaire sur la régularisation des travailleurs sans-papiers, Stéphane pousse Karim à cette démarche. Même si ce dernier n’entre pas dans les critères. Pour les Tunisiens et les Algériens, des accords ont été passés : ils peuvent venir travailler en France, s’ils ont un contrat de travail au préalable. Stéphane s’engage pour son salarié et pour sa propre sécurité. Karim prend le risque d’être expulsé mais ne veut plus vivre caché. Tous deux veulent sortir de l’illégalité.
Stéphane et Karim travaillent ensemble depuis bientôt six ans. Ils font les marchés en Gironde. Ambulant depuis dix ans, Stéphane emploie Karim au noir. De façon très ponctuelle et à prix cassés, à leur rencontre. Arrivé en France en 2002 avec un visa touristique d’un mois, Karim est Algérien et clandestin. Il ne sait ni lire ni écrire le français.
Stéphane est père de famille, chef d’entreprise français, installé. Karim est célibataire, travailleur immigré sans-papiers, hébergé par un compatriote –lui, dans la légalité. Si Stéphane reconnaît avoir exploité Karim et profité de l’Etat, aujourd’hui il veut faire de son ami son salarié déclaré et, si leur affaire prend de l’ampleur, son associé. Karim, quant à lui, espère continuer à travailler avec Stéphane, « juste avec lui », payer ses impôts, avoir son propre appartement et revoir sa famille et l’Algérie, pour les vacances.
Confiance mutuelle
« Khamsa, Karim, donne-lui khamsa! », crie Stéphane à son second. Sous les bâches blanches du marché, entre deux stands, les coupures sortent des poches, d’énormes liasses colorées. Karim tend un billet de cinq euros à un confrère, plaisante en arabe et retourne à ses affaires. Le ciel est menaçant mais la clientèle est au rendez-vous.
Stéphane et Karim se disent frères, cousins. Ils ont le même âge, les mêmes sources d’inspirations : les femmes.
Ces deux là sont collègues, surtout. Karim est “un bosseur”, “le matin, il est là”, disponible, souriant, se mettant à la hauteur des gens. Stéphane ne tarit pas d’éloges sur son employé, et les travailleurs étrangers, en général :
Sur le marché, Stéphane et Karim décident de tout ensemble. Et Karim tient le stand seul quand Stéphane fait la causette au café du coin. Les deux compères ont le sens du contact. Et surtout, la même ambition: développer le commerce. Ils ne comptent pas les heures de travail. Déballer, remballer, trier la marchandise, l’écouler, il leur arrive de faire des journées de 12h. Et de se retrouver encore, le soir, le week-end. Anniversaires, fêtes de Noël, sorties au restaurant ou visites occasionnelles, Karim fait partie de la famille de Stéphane. Au point que ce dernier paie Karim au smic/horaire, voire plus, selon les bénéfices, pour qu’il vive bien» ; prenne en charge ses frais de santé et l’aide pour des dépenses imprévues. L’illégal est intégré.
Et malgré la pression, patron et employé gardent la pêche.
Anne Frintz
*Les prénoms ont volontairement été changés pour préserver l’anonymat des protagonistes.
Les syndicats de police sont actuellement en pleine mobilisation. Affectation de postes, pouvoir d’achat, retraites, les revendications pleuvent. Sur les questions d’immigration, si Alliance adopte une position plus réservée, l’UNSA-Police, syndicat majoritaire de la police nationale, par l’intermédiaire de son secrétaire régional Philippe Rolland, a accepté de répondre à nos questions.
UNSA-Police a remporté les élections syndicales de la police nationale en février dernier.
Willy Le Devin : «Que pensez-vous de cette politique qui est de fixer des objectifs chiffrés en matière d’expulsions de sans-papiers ?»
Philippe Rolland : «Nous rejetons tout type de quotas que l’on nous impose, en matière d’immigration, comme ailleurs. C’est encore plus vrai, sur les questions d’interpellations de sans-papiers. Ca ne se commande pas. On ne gère pas des fonctionnaires de police comme on gère une entreprise privée. Car, nous on ne manipule pas des comptes, on traite avec de l’humain. En appliquant cette politique, on déshumanise la profession de policier.»
W.L : «Quelles sont donc les revendications d’UNSA sur la question des sans-papiers ?»
P.R : «L’application de quotas est impossible. De même UNSA est opposé à la notion de primes. Chaque année le ministère de l’intérieur débloque des fonds pour accorder des primes aux commissariats les plus « méritants ». Pas seulement en terme d’immigration, mais également pour les chiffres de la délinquance par exemple. Cette prime est collective et tous les agents en bénéficient. Cette année, c’est justement la ville de Bordeaux qui sera récompensée. Il existe également des primes individuelles fixées par le dirigeant de chaque commissariat, et qui honorent un agent particulier. Ces primes entraînent une zizanie dans les services. Cette atmosphère concurentielle est nauséabonde. On n’est pas là pour faire du chiffre, mais pour être au service de la population.»
W.L : «Comment voyez-vous l’avenir avec la politique d’immigration mise en place par Brice Hortefeux ?»
P.R : «On est forcément inquiet. Si on remplit l’objectif de 25 000, on nous demandera quoi l’année prochaine? 30 000 ? Et celle d’après 50 000 ? C’est la course à l’échalotte. Mais l’immigration n’est pas notre seule préoccupation. En ce moment le gros dossier c’est la réforme des retraites prévue pour 2008. Il y a également le pouvoir d’achat. On ne peut pas continuer à demander plus aux agents sans augmenter les salaires en conséquence.»
Propos recueillis par Willy Le Devin
A lire également “Des policiers excédés par la chasse aux sans-papiers“. Un agent de la police nationale ainsi que les syndicats, dénoncent les pressions quotidiennes éxercées par les hiérarchies, pour respecter les quotas d’expulsions de sans-papiers.
Il reste 25 jours pour remplir les objectifs fixés par Brice Hortefeux. Ceux d’expulser 25 000 immigrés en situation illégale en 2007. Dans cette dernière ligne droite, la pression exercée sur les agents par la hiérarchie est quotidienne. Antoine, agent de la police nationale dont le prénom a été modifié par souci de confidentialité, ainsi que les syndicats de police, expriment leur ras-le-bol.
«Les flics sont partout en ce moment, ils nous guettent. Allez sur le cours Victor Hugo pour voir. Ils savent que les sans-papiers traînent par là, ils ne font que monter et descendre le cours pour les arrêter.» La confession nous est faite, par Erdem, 27 ans, un habitant de Saint-Michel. En effet, les policiers quadrillent le terrain. Brice Hortefeux, le ministre de l’immigration et de l’identité nationale a été clair mi-septembre, dans les directives transmises aux préfets. 25 000 expulsions d’immigrés en situation irrégulière, c’est l’objectif pour l’année 2007. Et à un mois du terme de l’année civile, le compte n’y est pas. Le dernier point fait état de 18 500 expulsions début novembre…Du coup, la hiérarchie met la pression sur les fonctionnaires pour améliorer leur ratio quotidien. Et certains policiers en ont ras-le-bol. Antoine* 46 ans, agent de la police nationale depuis 24 ans, nous confie sa vision du métier : «Ce n’est pas en interpellant à tout va des gens, qui même en situation irrégulière, sont parfois extrêmement bien intégrés, qu’on va redonner aux citoyens confiance en la police. La politique de ce gouvernement en matière d’immigration est une vaste connerie. Personnellement je vis de plus en plus mal ce métier, si c’est pour détruire la vie des gens au lieu de la servir…Parfois je pense sérieusement à me barrer.»
«Quand les supérieurs nous donnent certaines directives, on a le moral dans les chaussettes.»
Antoine parle en son nom, mais assure qu’il n’est pas le seul dans cet état d’esprit. «J’ai certains collègues qui partagent mes opinions. On se comprend. Quand les supérieurs nous donnent certaines directives, on a le moral dans les chaussettes.» En effet, les pressions venant directement du ministère existent, même si dernièrement elles se font plus discrètes comme nous l’explique Philippe Rolland secrétaire régional de l’UNSA-Police. «Depuis la grande convocation des préfets par Brice Hortefeux mi-septembre pour réaffirmer l’objectif, ils se sont un peu calmés. D’autres problèmes majeurs occupent le gouvernement, notamment celui du pouvoir d’achat. Un problème qui touche également les fonctionnaires de police. On ne peut pas leur demander toujours plus, sans leur accorder des augmentations de salaires. Je pense qu’ils ont compris qu’il ne fallait pas en rajouter.» Pourtant, le métier de policier a ceci d’ingrat, qu’il est impossible pour les fonctionnaires de transgresser les ordres.
Un délit de sale gueule de plus en plus orienté vers les populations africaines.
Alors comment un policier résolument contre cette politique du chiffre s’accommode-t-il du quotidien ? «On peut difficilement désobéir. En revanche, à la fin de l’année une prime est accordée par Paris aux commissariats obtenant les meilleurs résultats dans tous les domaines, pas seulement pour la question des sans-papiers. Je n’exclue pas de refuser la prime symboliquement. Cette politique d’agiter la carotte aux plus prolifiques, est une porte ouverte aux débordements. Je ne suis pas étonné que certains tombent dans le délit de sale gueule pour augmenter les stats. Et l’on sait que Nicolas Sarkozy veille particulièrement aux stats» explique Antoine. Un délit de sale gueule de plus en plus orienté vers les populations africaines, «puisque désormais les pays de l’est dont la Bulgarie et la Roumanie font partie de l’union européenne. On m’a déjà clairement dit de contrôler en priorités les africains.» En finissant cette phrase, Antoine semble être au bout du rouleau. Même si la douleur et les conséquences ne sont évidemment pas comparables, il n’y a donc pas que les immigrés qui souffrent de la politique de Brice Hortefeux.
Willy Le Devin
A lire également “La grogne du syndicat UNSA-Police“. Le secrétaire régional d’UNSA-Police, Philippe Rolland affirme ses craintes face à la politique d’immigration de Brice Hortefeux, et apporte des précisions quant au système des primes attribuées au mérite.
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